Le 22 août, fêtons la lecture avec le Ray’s Day

banniere-ebook-1024x293À l’initiative de Neil Jomunsi, le 22 août prochain sera une journée à célébrer la lecture, les lecteurs et les auteurs. La lecture sous toutes ses formes. Pourquoi cette date ? Parce que c’est celle qui célèbre la naissance d’un grand amoureux des livres qui nous a quitté il y a un peu plus de deux ans : Ray Bradbury.

À mon tour, j’ai aussi proposé ma participation à cette belle journée dédiée à la lecture en mettant plusieurs textes à disposition durant cette journée.

Déjà les six textes que j’avais mis en ligne sur Feedbooks par le passé : les nouvelles Une histoire de… kender ? ; Entre-Mondes ; Anima ; An Anaon et La Traque ; ainsi que le recueil Poèmes mythologiques.

Et puis vous pourrez télécharger ici-même une nouvelle inédite dans sa version retravaillée : Âme en peine. Elle sera disponible en epub et en mobi. J’en profite d’ailleurs pour vous livrer en exclusivité (mondiale !) sa couverture.

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Les participations seront très diverses, et sont déjà nombreuses (voir cette page du site du Ray’s Day, actualisée au fil des jours). N’hésitez pas à découvrir tout ce qui se déroulera, et n’hésitez pas à proposer quelque chose vous aussi, que vous soyez lecteur ou auteur ! Et surtout, relayez autour de vous ce hashtag et cette date :

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Bannières du Ray’s Day par Neil Jomunsi,
sous licence Creative Commons CC-BY

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Impromptu

Edit : Ce texte a été initialement mis en ligne le 12 janvier 2007.

J’ai fait une expérience extraordinaire aujourd’hui.

Comment décrire ce sentiment si fort que nul ne l’a peut-être jamais ressenti ainsi. Je veux dire avec une telle exaltation. Car on s’attendrait plutôt à une sensation inverse. Il n’en est rien.

Je ne connais qu’une certaine plénitude.

Aujourd’hui, je suis mort.

Mais je ne sais pas si je le suis encore, si je suis de nouveau vivant, ou si tout n’est en fait qu’un simple rêve, si réaliste que je ne puis le distinguer de la réalité. Pourtant cette certitude ne me quitte plus.

Aujourd’hui, je suis mort.

Tout fut si rapide que les détails ne me reviennent que par bribes, des fragments de passé dispersés dans ma mémoire tels les morceaux épars d’un miroir brisé. Une mise en abîme de mon être, un seul antécédent pour une multitude d’images reflétées à l’infini jusqu’à appartenir une fois de plus à un microcosme tout aussi fractionné.

Les choses autour de moi ont changé. Plus colorées, plus présentes à mes sens, plus… vivantes ?

Le regard que je pose sur elles est différent. Plus tendre, plus lucide, plus pénétrant.

Aujourd’hui je suis mort.

Et tout est autre désormais…

Vision d’Égypte

Edit : Ce texte a été initialement mis en ligne le 25 novembre 2005.

L’astre solaire se levait à nouveau dans les cieux de la glorieuse Mìsr. La barque céleste de Rê n’avait pas stoppé face à Apopis, force serpentine du chaos primordial. Le jour, de nouveau, était vainqueur sur la nuit et son cortège maléfique d’ombres et de spectres jaillis des souvenirs indélébiles des humains. Les silhouettes des pyramides commençaient à se dessiner sur le sable, tandis que leurs faces de calcaire immaculé diffusaient les feux diurnes du Soleil, telles des prismes cyclopéens disposés en ces terres par Nout pour guider la barque portant sa progéniture pendant tout le jour. Au ponant, elle avalerait les astres pour les réenfanter au levant. Jamais elle ne laisserait le dragon nocturne anéantir le fruit de sa victoire face à la malédiction que lui avait lancée son père. Condamnée à la stérilité, elle avait vaincu Thot aux dés, cinq jours durant, cinq jours qui vinrent s’ajouter aux trois cent soixante qui formaient une année. Elle mit à profit ces cinq jours pour contrecarrer la volonté de Chou, son père, et enfanta cinq fois, cinq enfants, dont Rê le Solaire.

Le Sphinx, léonin et majestueux, scrutait de ses yeux de pierre l’horizon, guettant l’envahisseur venu du lointain, venu profaner la demeure d’éternité de son maître. Il était à jamais le gardien de Guizèh, sentinelle chimérique au sourire énigmatique. Les créatures de l’au-delà le harcelaient sans cesse, mais il repoussait perpétuellement leurs assauts, fidèle à sa promesse inscrite dans l’airain.

La barque solaire suit le cours du Nil, éclairant de sa lumière bienfaitrice une nature fertile qui explose à son contact. Bénie du toucher divin, elle se laisse redevenir pour quelques instants la reine de ce monde. Tout n’est plus qu’une éblouissante symphonie de couleurs, de parfums et de chants d’ibis autour des berges florissantes et lumineuses du fleuve au limon vital. On le dit venir du pays des fantômes et des âmes, mais à cet instant il semble s’écouler des royaumes divins en cascades de lumière et d’éternité.

Au loin, Khnoum, créateur de l’univers, des Dieux et des hommes, laisse son regard errer vers les cieux, oubliant temporairement son rôle de gardien des sources du fleuve divin.

Vision d’Egypte
Baldwulf
Le 8 août 1999

 

Un vieux texte que je ressors de mes archives, intitulé à l’origine Terra Aegytiaca. Je voulais à l’époque en faire une nouvelle, mais ne sachant pas trop quoi raconter après cette entame de récit, je l’avais abandonné dans un coin. Et puis je l’ai retrouvé, relu et plutôt bien apprécié, et je trouve que ces quelques lignes se suffisent à elle-même finalement, dans le cadre de ces impromptus…

Delag Onak

Edit : Ce texte a été intialement mis en ligne le 14 décembre 2006. Il n’a jamais atteint son destinataire. Tant pis pour lui ! Je pense que je le recyclerai en un « Au Comptoir du Coupe-Jarrets » si un jour je décide de compiler les Bras Cassés, il est parfaitement dans l’esprit.

Voici le texte que je propose pour le concours de Mille-Visages sur les fantômes. Le blog de ce dernier n’ayant pas connu de mise à jour depuis un bon mois, et ne parvenant pas à le joindre pour savoir comment lui transmettre cette courte nouvelle, je la mets en ligne dans les Chroniques pour le moment, et la lui transmettrai dès qu’il sera de nouveau disponible.

Delag Onak

Vrourk, Grink et Prak s’étaient enfin décidés. Aujourd’hui, ils braveraient le Grand Interdit. Ils prirent une grande inspiration et s’engagèrent dans l’allée principale du village.

— Où allez-vous les enfants ? grogna une voix gutturale.

— On va se promener dans le bois Tante Ralg, répondit Grink.

— Ne vous éloignez pas trop alors ! Et soyez de retour pour le dîner. Votre Oncle Baurk a chassé ce matin, et je vais préparer un succulent civet d’humains. Alors tâchez d’être à l’heure !

— Oui, Tante Ralg, lancèrent les trois frères avant de s’élancer en courant vers la forêt.

Aucun enfant orque du village n’ignorait les légendes que contaient les Anciens lors des veillées. Celles qui touchaient au Bois de Vlak étaient les plus effrayantes. Le sage Golg’Rak répétait souvent ses mises en garde. La plupart des rejetons du Clan craignaient les horreurs qui se terraient dans l’ombre des arbres. Et plus encore, les histoires des vénérables ancêtres désignaient un lieu comme le plus horrible qui soit. Delag Onak, le château du vieux clan Mak’Orkod, dont les ruines reposaient en paix au coeur de la forêt. C’était là que les triplés se rendaient.

L’après-midi était bien avancé. Les rayons solaires demeuraient encore lumineux et transmettaient une certaine chaleur au Bois de Vlak. Vrourk et ses deux frères pénétrèrent avec entrain dans la sylve, rassurés en voyant que les ombres restaient en retrait du sentier. Rien ne semblait pouvoir les empêcher d’atteindre leur but.

Ils chantaient en cours de route, beuglant les paroles de Il était un petit vampire ou Il mordait une bergère à tue-tête. Ils jouaient à saute-dragons le long du chemin. Tout à leur amusement, ils ne virent pas la nuit tomber.

Les ombres devinrent plus épaisses, plus menaçantes, n’hésitant pas à venir s’emmêler dans leurs cheveux gras et épars. La lumière de la pleine lune perçait à peine au travers des feuillages. Grink commença à claquer des crocs. Le froid prenait vite possession des ténèbres. La peur s’insinuait dans l’esprit des jeunes orques.

Le sentier fit un dernier détour, et ils pénétrèrent dans la gigantesque clairière qui s’ouvrait autour de Delag Onak. Les ruines les toisaient, comme une mandibule de pierres prête à les engloutir. Une forte rafale de vent s’engouffra dans leur dos. Une branche sembla les pousser dans l’espace dégagé et le jeu de la bourrasque dans les feuilles fut comme un rire moqueur.

Prak se retourna pour se précipiter vers le village, mais la forêt s’était refermée sur leur passage. Il n’y avait plus trace du chemin par lequel ils étaient arrivés. De grands yeux globuleux et injectés de sève brune s’ouvrirent sur le tronc d’arbre, face à lui. En hurlant, le petit orque se précipita dans la direction opposée, ses deux frères lui emboîtant le pas. Ils se réfugièrent dans le château hanté sans même en prendre conscience. Soulagé d’avoir échappé à la menace des arbres vivants, Vrourk s’appuya contre le mur, un peu trop violemment. Une pierre se délogea, en entraînant une autre dans sa chute, puis une autre. Tout un pan de la paroi s’effondra ainsi, dans un vacarme assourdissant.

Qui vient donc m’éveiller de mon sommeil éternel ? tonna une voix gutturale.

Les trois enfants orques poussèrent à l’unisson un cri d’effroi alors que se matérialisait devant eux une silhouette de forte carrure, translucide. L’être immatériel avait une peau verdâtre, des cheveux noirs qui retombaient sur sa cape brune en une longue queue, un regard profond sous ses arcades sourcilières proéminentes. Il sortit de sous sa pèlerine un long cimeterre, venu d’on ne sait trop où.

Je suis Dunk Mak’Orkod, du clan Mak’Orkod. Qui êtes-vous pour venir ainsi me défier sur la terre de mes ancêtres ?

Prak, Grink et Vrourk tremblèrent de tous leurs membres, leurs dents jouant des castagnettes. Le guerrier posa un regard soudain attendri sur les enfants.

Seriez-vous des descendants de ma descendance ? Des Fils du Clan ?

Les frères acquiescèrent de concert, avec vigueur. Le fantôme lâcha son épée à terre et s’assit sur le sol, les jambes croisées.

Ma malédiction se lève enfin alors. Que l’un de vous monte à l’étage et prenne l’épée de pierre aux pieds de la statue.

Grink s’élança vers les escaliers et les monta en vitesse.

─ C’est trop lourd ! cria-t-il à l’intention de ses frères.

Les deux autres enfants orques se précipitèrent alors pour l’aider à porter l’arme, qui pesait en effet un bon poids. En titubant, ils revinrent auprès de Dunk Mak’Orkod.

─ On fait quoi maintenant ? demanda Vrourk.

Vous devez me trancher la tête, pour libérer mon Kik Ning. Seul un enfant du Clan peut le faire. Alors mon âme sera délivrée du maléfice.

En s’y reprenant à plusieurs fois, les trois frères parvinrent à accomplir la volonté du guerrier fantôme. Le spectre se dissipa en filets de brume verte, avec un grand éclat de rire soulagé.

Avec l’impression d’avoir accompli un haut fait, les petits orques retournèrent au village. La forêt ne chercha pas à les ennuyer, elle semblait soupirer d’aise. Certes les garnements se firent gronder par leur tante Ralg, furent privés de cervelle en gelée pour le dessert, mais depuis ce jour, nul ne parla plus des ruines de Delag Onak, qui finirent par être avalées par le Bois de Vlak.

Au Comptoir du Coupe-Jarrets (5)

Edit : Ce texte a été initialement mis en ligne le 1er juillet 2009.

Le sage Kylock observait le ciel par la fenêtre de l’auberge depuis une bonne heure. Ses traits étaient tendus. Dans la salle commune, chacun guettait ses réactions avec appréhension. Mais le vieil homme ne bougeait pas. Si ce n’est sa mâchoire qui se crispait un peu plus à chaque instant. Elle semblait prête à craquer.

Un jeune commis, embauché depuis peu au Coupe-Jarrets, après que son prédécesseur ait été dévoré par un ogre de passage, osa interrompre la concentration du vénérable Kylock.

– Kylock, vénérable Kylock, ne voyez-vous rien venir ?

– Je ne vois que le ciel qui rougeoie et l’herbe qui flamboie.

Le silence fit écho à ses paroles.

– Et qu’est-ce que cela signifie, ô puits de sagesse ?

Kylock se retourna lentement.

– Il va apocalypser… Les dragons volent bas…

Au Comptoir du Coupe-Jarrets (4)

Edit : Ce texte a été initialement mis en ligne le 20 août 2007.

Jeux d’enfants (2/2)

Les routes qu’il suivit le conduisirent à travers la campagne environnant Grosval, l’obligeant à courir comme jamais auparavant pour semer Glor et Findel, les brigands siamois et obèses. Elles lui firent traverser un bois où il trembla comme une feuille de longues minutes durant, avant de se rendre compte que le bruit étrange qui lui avait fait naître des sueurs glaciales n’était en fait que le brame d’un cerf en rut. Il remonta un fleuve sur une embarcation improvisée qui avait essayé de le noyer, un grand carnénuphar en réalité, qui avait cessé sa croissance, mais n’avait rien perdu de son appétit. Il va sans dire que Kevans dut terminer son parcours le long du cours d’eau à pied, sur la terre ferme.

Mais tout ceci ne fut rien à côté de l’épreuve qui l’attendit dans le bois d’Huiledolive, niché à deux pas des gorges du fleuve Colda, connu des randonneurs et des gens du coin pour ses amoncellements zoomorphiques de roches. Kevans pénétra dans le bois sans rien savoir de ce qui en faisait la particularité touristique. Et sans savoir que les voyageurs n’y venaient jamais désarmés. Le crépuscule serrait déjà le jour dans une solide étreinte quand le frêle jeune homme s’aventura sous les frondaisons. Quelques poignées de minutes plus tard, avisant une clairière lui paraissant accueillante, il y monta son camp pour la nuit. Une fois encore, il put remercier Dekat le Long pour l’invention de la Tiou Sekonde, qui se révéla bien pratique pour dresser son bivouac.

Il dormit comme un loir, bercé par les cymbalisations et stridulations hypnotiques de la faune locale. Il s’éveilla tout frais au petit matin, engloutit un rapide, mais solide, petit-déjeuner, remballa son barda, s’en lesta le dos et se remit en marche, laissant la nature accomplir lentement sa symbiose avec sa tente.

Il s’enfonça plus profondément dans le bois. Autour de lui, au travers des ramures, il apercevait avec émerveillement les animaux dessinés par les pierres, comme si les vents avaient sculpté celle-ci pour lui donner forme. Un oiseau au fin plumage le fit siffler d’étonnement, un crapaud à l’air ridicule le fit coasser de rire, un chaton semblant endormi le fit ronronner de contentement. Un géant à l’œil vif le fit… fuir dès que son bras commença à bouger !

Kevans prit ses jambes à son cou, mais le géant fut plus rapide pour le saisir entre les omoplates et le soulever du sol. Le jeune homme paniqua. Il se mit à hurler des propos incohérents. Le titan le secoua un peu pour le faire taire, mais n’y parvint pas. Il se saisit alors d’une plaque de roche impeccablement polie dans une de ses mains démesurées, tenant toujours Kevans dans l’autre. De ses pas sans commune mesure avec ceux de l’homme, il se dirigea vers la Colda et s’arrêta à son bord. Il regarda pensivement son gigantesque galet et le tout petit être vociférant, et déposa délicatement le second sur le premier. Le géant ramena son bras en arrière et plissa les yeux, comme s’il visait un point dans l’eau. Quand Kevans comprit ce qui risquait de se passer, la peur lui coupa la voix. Il garda la bouche grande ouverte sur un cri muet.

Le colosse effectua un grand geste vers l’avant et relâcha Kevans-sur-le-galet qui alla frapper l’eau, pour rebondir dessus, avant de la frapper de nouveau, pour rebondir encore, et ainsi de suite jusqu’à joindre l’horizon. Le géant le perdit de vue, mais Kevans-sur-le-galet ne finit pas son trajet ici, au milieu du fleuve. Un dernier ricochet le propulsa hors du lit de la Colda. Le rocher s’enfonça en partie dans le sol, et Kevans fut seul pour accomplir le dernier rebond au milieu de la poussière. Les yeux encore écarquillés par la terreur, il s’enfuit pour aller le plus loin possible de ce fou furieux qui avait eu la mauvaise idée de la jeter avec son galet géant. Sa course finit par lui faire franchir la porte de la première bâtisse qu’il croisa, à savoir le Coupe-Jarrets. La suite vous la connaissez.

Voici à peu de choses près le récit que Kevans fit à Rikhar quand il eut recouvré quelques forces, ainsi que son esprit.

L’aubergiste le regarda, un curieux air matois sur le visage. Puis un grand sourire l’illumina.

— Eh bien voilà ce que c’est jeune homme que de vouloir se rendre dans le bois d’Huiledolive sans se renseigner avant ! Ce géant que tu as rencontré s’appelle le Vieux Gras. Depuis qu’il est devenu impuissant, comme une grande partie des mâles de sa famille, il déprime souvent et reste prostré au milieu des animaux de pierre que ses enfants avaient bâtis par jeu. Tous les humains qui pénètrent les bois savent qu’il faut éviter les pierres.

— Mais je ne lui ai rien fait moi à ce géant. Pourquoi m’a-t-il traité de la sorte ? N’était-il pas censé simplement me manger ?

— Tu n’y es pas du tout mon petit. Il t’a juste confondu avec un bébé géant ! Il adorait leur faire faire ce qu’il appelle du seurfe sur la Colda, qui à l’époque était un peu plus large et avec des courants plus violents. C’est pas plus compliqué que ça.

Kevans le regardait, les yeux ronds comme des billes.

— Évidemment, s’il était un peu moins myope, il se serait peut-être aperçu que tu n’étais pas assez gros pour un bébé géant, et il t’aurait tout simplement mangé au lieu de te causer involontairement une telle peur.

Au Comptoir du Coupe-Jarrets (3)

Edit : Ce texte a été initialement mis en ligne le 20 juillet 2007.

Jeux d’enfants (1/2)

Les après-midi étaient plutôt calmes au Coupe-Jarrets. Peu de clients, donc peu de vapeurs éthyliques. On ne trouvait que les habitués les plus inamovibles, le genre à ne jamais décuver puisque leur mégère d’épouse ne les laisseraient jamais entrer dans le domicile conjugal avec une haleine même un tout petit peu avinée. Pour Rikhar, le tenancier de l’honorable établissement, les jours se suivaient inlassablement. Ce qui l’arrangeait bien car il pouvait ainsi nettoyer son auberge, réparer le mobilier cassé, installer de nouveaux fûts de vin et de bière, repriser ses chaussettes et son tablier usés, pour que tout soit prêt quand viendrait le soir.

C’étaient certainement ces occupations qui monopolisaient sa concentration et firent qu’il ne prêta guère attention à un bruit inhabituel, un peu comme le son de dés que l’on secouerait au fond d’une chope en étain cabossé.

Fronçant les sourcils, dubitatif, il entreprit de trouver la source du claquement anormal à cette heure de la journée. Il ne lui fallut pas longtemps pour la découvrir, car il remarque presque aussitôt un inconnu assis à la table la plus proche de la sortie. Un échalas blond vêtu des pieds à la tête en vert kaki à zébrures marrons, les yeux écarquillés par la terreur, grelottait sur sa chaise en claquant des dents. Il n’avait même pas pris le temps de déposer son massif sac à dos, une sorte de montagne de tissu donnant l’impression qu’un escargot en tenue de camouflage se tenait dans l’auberge.

Rikhar approcha de lui en essuyant le pichet qu’il venait de rincer.

— Bah alors p’tit gars. Qu’est-ce qui t’arrive ?

Le jeune homme tourna la tête avec lenteur, le regard noyé dans la folie, fait auquel l’aubergiste n’était pas habitué, ses interlocuteurs ayant plutôt le regard noyé dans l’alcool.

— Aaargll ! parvint-il à articuler péniblement avant de tomber de sa chaise, dans un concert de bruits de casseroles.

Il avait l’air d’une tortue retournée, avec ses quatre membres qui battaient frénétiquement dans le vide, alors qu’il reposait sur sa carapace de toile imperméabilisée. Il hurla encore une fois et s’évanouit.

A ce moment du récit, il est temps de revenir quelques jours en arrière, dans le hameau du Grosval, situé comme il se doit autour du sommet d’une colline. Kevans, grand, blond, fin comme un brin de paille, se rendait chez Dekat le Long, vendeur de matériel de randonnée localement renommé pour le bon rapport qualité-prix de ses fournitures. Kevans y avait acheté tout ce qui lui semblait nécessaire pour entreprendre son périple, c’est-à-dire la quasi totalité des divers articles présents dans la boutique, bien aidé dans ses choix, il faut l’avouer, par l’habile commerçant.

Il n’avait pas résisté au produit introuvable ailleurs en Noghaard, fruit du partenariat de Dekat le Long et du mage Kechtoua, une guitoune à usage unique, la Tiou Sekonde. Un concept révolutionnaire de tente lyophilisée qu’il suffisait d’arroser un peu pour qu’elle prenne forme. Une fois passée la nuit, l’heureux campeur pouvait partir l’esprit tranquille, la Tiou Sekonde étant biodégradable. Seules les nuits pluvieuses ou même un peu trop humides posaient quelques soucis. Kevans en avait acheté une douzaine de bourses en cuir. Dekat le Long l’avait cependant mis en garde. Il fallait absolument protéger le contenu de ces aumônières de l’humidité. Une simple goutte d’eau entrant en contact avec la poudre pourrait avoir de fâcheuses conséquences.

C’est ainsi que Kevans ajouta à sa liste de fournitures, déjà longue comme le bras d’un géant océanique, lesquels sont bien plus imposants que leurs cousins des montagnes et des collines, une boîte totalement hermétique. Tout ce matériel lui coûta bien entendu jusqu’à la moindre petite poussière de piécette qu’il était parvenu à économiser jusqu’à ce jour, mais tout ceci lui importait peu. Il était trop heureux de partir enfin à l’aventure, tout fier de pouvoir exhiber son incroyable barda dans les allées du hameau.

Et le bonheur des uns faisant parfois le bonheur des autres, en l’occurrence celui de Dekat le Long, le spécialiste de la randonnée put enfin vendre son fond et s’offrir cette petite villa en bord de mer qu’il convoitait depuis quelques années. Il nageait encore dans la béatitude quand un navire en perdition, une forte nuit d’orage, eut la mauvaise idée de débarquer dans sa chambre, trois mois plus tard.

Mais continuons à nous intéresser à Kevans qui, après quelques centaines de mètres à porter son monstrueux paquetage, commençait à se sentir comme un mulet à pleine charge. Heureusement, il possédait une potion d’Allégresse, qu’il avait trouvée en soldes au Joyeux Docker, le navire marchand qui remontait le fleuve à chaque saison et s’arrêtait auprès du hameau. Une petite gorgée lui suffit à oublier le poids sur ses frêles épaules. Il reprit sa route en sifflotant, butant à chaque intersection, car il avait oublié malgré tout d’acheter une carte, mais avançant quand même. Après tout, peu lui importait le trajet, tous les chemins le mèneraient nécessairement à l’Aventure.

À suivre…