La missive…

Edit : Ce texte a été initialement mis en ligne le 14 mars 2006.

Il arrive parfois des choses curieuses. Comme cette lettre jaunie qui m’est parvenue ce matin. Elle était rédigée en anglais, d’une magnifique écriture calligraphiée. Je n’ai eu que le temps de la traduire rapidement, avant que le papier ne s’effrite complètement, ne laissant que poussière ocre entre mes mains. Je vous livre ici la traduction de cette missive surprenante…

Londres
14 mars 1906

Je ne peux plus supporter ces horreurs qui encombrent mon esprit depuis bien trop longtemps.

En ce jour, j’écris une lettre qui, je l’espère, saura parvenir à son destinataire.

Depuis maintenant trois semaines, je fais chaque nuit un rêve, toujours le même. Je ne comprends pas pourquoi, mais je crois que le fait de transposer sur un support tangible la nature de mon songe pourra m’aider à progresser dans ce que je qualifierais d’errances nocturnes.

Toutes les nuits, mon esprit vagabonde en des temps lointains, en des terres lointaines, celles de l’Égypte antique. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai la certitude que c’est de l’Égypte dont il s’agit. Si je fais cette précision, c’est parce que je n’ai jamais été féru d’histoire et qu’il n’y a donc aucune raison pour que je puisse distinguer cette période d’une autre. Pourtant c’est  le cas, comme si je retrouvais une chose faisant partie de ma mémoire mais que j’aurais occultée pendant tout le début de mon existence. Je n’ai aucun doute, je reconnais cette terre comme si elle était la mienne.

Mon rêve débute toujours de la même façon. Une grande lumière qui emplit tout, qui m’aveugle. Rien d’autre n’existe. Seule cette lumière est présente. Puis elle se fragmente, des taches se forment, brisent son homogénéité, ma vision se sépare en deux parties quasi gémellaires, longitudinalement. Le ciel en haut, le désert en bas. Tout n’est qu’azur et sable. Les reflets de deux mondes que tout oppose, l’un lié au céleste, l’autre au terrestre. Cependant ils sont si similaires, tous deux si monotones dans leur homogénéité chromatique. Puis je sens la chaleur, insoutenable brûlure sur ma peau déjà desséchée, la soif qui m’envahit, charriant un flot de souffrance le long de chacun de mes nerfs. Ma langue est sèche, si sèche. Tout mon être semble une momie en devenir. Par chaque pore de ma peau, ma vie s’échappe en torrents de sueur. La soif. Elle est si forte, si oppressante que je ne sais combien de temps je vais pouvoir y résister.

Puis je vois une improbable nappe d’eau au loin. Tout cela ne peut-être que mirage. Pourtant je cherche à y aller. Je m’approche, de plus en plus. Le vent s’éveille. Le sable commence à s’élever du sol, à m’attaquer, à ronger ma chair dévoilée, abandonnée à ses assauts vindicatifs contre moi qui aie osé troubler la quiétude du désert. Les Djinns se soulèvent, tourbillonnant, de plus en plus nombreux face à l’intrus en ce lieu sacré. Bientôt sphère céleste et sphère terrestre se joignent, deviennent une unique entité. Je sens ma chair qui est arrachée de mes os par lambeaux. La douleur est térébrante, terrasse tout mon être. Puis ce sont les ténèbres. Cris. Réveil.

Et tout autour de moi, je vois les pierres et les colonnes démesurées d’un temple. De titanesques cobras au regard cruel ornent chacun des piliers. Des hommes et des femmes nus, aux corps déformés de manière grotesque, dansent lascivement en scandant des chants incompréhensibles. Leurs ombres se contorsionnent vulgairement sur les parois, projetées par la lumières de braseros.

Je repose sur un autel de marbre, nu, la peau striée de coupures ensanglantées dessinant des symboles ésotériques. Je ne souffre pas. Un curieux détachement m’emplit. Je sens une présence malveillante qui approche, plus près à chaque nouvelle note dissonante du chœur des danseurs.

Jamais je n’ai ressentit pareille haine en une créature. Celle qui arrivait était précédée des fragrances immondes de la malignité. Déjà je vois son ombre qui apparaît, troublée mais suffisamment matérielle pour y déceler toute l’horreur de son apparence. J’imagine déjà une abomination couverte de tentacules suintant d’humeurs visqueuses, venue dévorer notre monde.

Je m’éveille de nouveau, mais dans mon lit. Chaque nuit, ce songe revient me hanter. Et chaque nuit, l’horreur est de plus en plus tangible.

J’ai peur. Et si mes rêves l’aidaient à pénétrer notre dimension ?

Depuis deux jours, je n’ose plus dormir. Lors de mon dernier songe, elle était devenue palpable. Je sentais son odeur méphitique, j’entendais le bruit de succion de ses tentacules sur le sol quand elle se déplaçait. Quand je rêverai à nouveau, elle franchira la porte entre les mondes. J’en suis persuadé. Je résisterai autant que possible au sommeil, même si je dois en mourir.

Je lègue à travers cette lettre mon unique témoignage, en espérant qu’il parviendra entre les bonnes mains et qu’il aidera à combattre cette abomination qui ne devrait pas être. Peut-être faudrait-il

[La suite de la lettre est malheureusement illisible…]

Je reconnais être intrigué par ce message. Pourquoi l’ai-je reçu ? Pourquoi aujourd’hui justement, exactement un siècle après son écriture ? Y a-t-il un rapport avec mon rêve de la nuit précédente ? Beaucoup de questions m’assaillent, et je n’ai aucune réponse…

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Le petit garçon qui avait peur des lumières, la nuit

Edit : ce texte a été initialement mis en ligne le 18 octobre 2006.

Répondant à la demande de Dahud, voici un texte contant un de mes souvenirs d’enfance.

Il était une fois un petit garçon qui ne pouvait pas dormir les volets fermés.

Il avait si peur du noir que les lumières des réverbères qui illuminaient la rue, quelques étages sous sa fenêtre, le rassuraient quand la porte de sa chambre se trouvait close. Les faisceaux dorés des phares sur ses murs dessinaient des ombres amusantes, éclairaient son papier peint et les bateaux qui étaient imprimés dessus. Le petit garçon s’endormait alors paisiblement, protégé par les scintillements de la Fée Électricité qui veillait sur son sommeil.

Les nuits passèrent, sans qu’un seul croquemitaine ose affronter celle qui étouffait ses peurs d’enfant.

Vint le jour où le petit garçon se rendit avec ses parents dans un musée d’histoire naturelle. Les galeries se succédaient, avec leurs reproductions d’hommes préhistoriques, tout en poils et crocs proéminents, leurs bocaux emplis d’aberrations génétiques, moutons à deux têtes et autres abominations. Lors de la visite, il ne fut pas troublé par ce spectacle, émerveillé par les découvertes qu’il faisait au détour d’un couloir, à la vue d’une vitrine, ou en franchissant une porte.

Le jour s’en alla, le ciel revêtit son voile d’obscurité.

Le garçon, après quelques temps face aux images mouvantes du petit écran, finit par rejoindre l’abri confortable, douillet de ses draps. Il se tassa sur son matelas, ses peluches étalées par poignées autour de lui. Son Kiki à la queue arrachée, sa Panthère Rose, son nounours bleu à carreaux blancs, trônant au milieu de leurs compagnons de tissu et de mousse, nul ne manquait à l’appel. L’enfant souriait sous sa couverture. Juste au-dessus, son couvre-lit imprimé aux motifs d’une fillette qui, en fermant les yeux, devinait le merveilleux. Un rayon lumineux, pénétrant par la fenêtre éclairait ses jouets au sol, briques colorées et personnages bigarrés. Dans un coin, une petite chaise à bascule, un grand lapin bleu assis dessus. Pas très loin, son gros ours en peluche, presque plus grand que lui.

Il resserra les couvertures contre son corps, pour se réchauffer. Il entendait déjà l’appel du marchand de sable retentissant au loin. Une flûte qui jouait cet air si souvent entendu. Il contempla le mur en face de lui, les lumières dansaient entre les bateaux. Les reflets dorés se mouvaient sur le papier peint, prenaient des formes étranges, de plus en plus effrayantes.

Le petit garçon se blottit contre ses peluches, sans pouvoir détacher son regard des créatures d’ombre et de clarté qui se déployaient, menaçantes, sur la cloison subitement étrangère à sa mémoire. Leurs mâchoires aux crocs saillants, leurs corps grotesques se tendaient avec férocité et voracité vers lui. L’enfant tremblait sous ses draps. Il n’avait ni la force, ni la volonté de les remonter pour ne plus les voir. Il essaya de fermer les yeux, mais les monstres le poursuivirent dans l’obscurité de ses paupières closes. Les horreurs restaient silencieuses, mais leurs pattes griffues s’étendaient pour le lacérer.

Il hurla enfin et s’arracha à l’étreinte soudain si froide de son lit. Il ouvrit à la volée la porte de sa chambre et se précipita en pleurant jusqu’au salon où se trouvaient ses parents. Il leur expliqua de manière désordonnée qu’il y avait des monstres sur ses murs, ponctuant ses cris de larmes qui coulaient sur ses joues. Sa maman le raccompagna jusqu’à sa chambre. Le petit garçon voyait encore les créatures cauchemardesques qui le narguaient depuis leurs cachettes d’or et de ténèbres. Sa maman appuya sur l’interrupteur. La Fée Électricité quitta ses habits de Sorcière Obscure pour chasser les monstres du papier peint.

L’enfant regarda, effaré, le mur, qui avait retrouvé son aspect habituel, rassurant. Sa maman avait fait fuir les cauchemars de sa chambre, mais pas de son esprit. Maintenant il savait que la lumière de la nuit conduisait des abominations jusqu’à lui. De ce jour, il apprit à dormir avec les volets fermés, remparts contre ses frayeurs et les féroces prédateurs des murs. Il apprit à ne plus avoir peur du noir.

Le petit garçon qui avait peur des lumières, la nuit
Le 18 octobre 2006
Par Baldwulf

J’aimerais transmettre cette chaîne à Roanne, Syven, Anilori, Zordar et Alsem, s’ils souhaitent eux aussi partager des souvenirs de leur enfance..