La Compagnie des Bras Cassés (Episode 9)

Edit : Cet article a été initialement publié le 25 février 2006.

La Compagnie des Bras Cassés

Épisode 9 : Où l’ami baladin se montre très taquin

Vers l’Épisode 1…

Guidés par les conseils de l’oiseau, tous cinq s’enfoncèrent dans les bois. Habalorm prit la tête du groupe, encore un peu hilare. Après une marche de quelques poignées de minutes, ils parvinrent à une clairière, vide, ce qui dégrisa le bûcheron. Il laissa sa colère éclater, excédé par ce contretemps supplémentaire.

— Cette satanée boule de plumes ailée m’avait pourtant dit que le baladin vivait dans cette clairière.

— Nul besoin d’avoir hurlé ainsi Seigneur Ours ! répondit joyeusement une voix en hauteur.

Une corde de lianes tressées se déroula depuis les frondaisons. Un petit homme vêtu d’un simple pagne et coiffé d’un turban tous deux couleur indigo la descendit. Son corps malingre à la peau hâlé toucha le sol, et les cinq compagnons de route eurent la surprise pendant une poignée de secondes de revoir l’homme en train de glisser le long de la liane, avant qu’ils ne le retrouvent subitement à leurs côtés. Qwar sursauta de surprise quand il lui tendit la main.

— Bon hier ! Je me nommai Halkadim, pour vous servir. Pourquoi serez-vous ici ?

— Euh bon hier à toi aussi… répondit Nœil en hésitant. Je ne suis pas sûr de tout comprendre dans ce que vous me dites. Pourriez-vous répéter ?

— Pourquoi serez-vous ici ? Je penserai que vous voudrez m’avoir posé des questions.

— Mais c’est quoi ce charabia ? grommela Qwar. Je comprends rien. Il peut pas parler comme tout le monde l’enturbanné ?

Le guerrier crut soudain devenir fou. Il était seul dans la clairière. Il vit ses trois amis et le bûcheron qui entraient dans la tonsure forestière. Il n’y avait plus trace du petit homme. Hoops apostropha son camarade de mésaventures, lui faisant remarquer qu’il aurait pu les attendre. Le manchot n’eut pas le temps de répondre. Il se retrouvait de nouveau en plein milieu de la discussion. Il était troublé car la nuit commençait à tomber, alors qu’ils avaient pénétré dans la clairière en début d’après-midi. L’instant suivant,tout rentrait dans l’ordre.

— C’est quoi ce bordel ! s’emporta le guerrier. Qu’est-ce qui se passe ici ? J’en ai marre de tous ces trucs bizarres qui n’arrêtent pas depuis qu’on est arrivés !

— Du calme Seigneur, répondit posément Halkadim. Tu devais prendre repos avant d’être reparti. Tes amis me demanderont comment faire pour s’être déplacé plus vite. Et je leur expliquerai.

En voyant Qwar virer à l’écarlate, la bouche écumante de rage, le petit homme ajouta, sans se départir de sa tranquillité :

— Oh ! Je ne vous aurai pas prévenu. Je serai un mage temporaliste. Pour moi, le temps ne s’écoula pas de la même façon que pour vous. Il m’avait fallu de longues années pour comprendre la différence. Il n’existait pas de présent pour ceux de mon école. Nous vivrons toujours dans ce que vous appeliez le passé ou le futur. Deux notions qui ne signifieront rien à nos yeux, mais qu’il sera indispensable de connaître pour avoir interagi avec vous. Et n’ayez pas été surpris si le temps paraîtra s’être écoulé dans le désordre. Ce sera un des soucis majeurs des mages de notre tradition.

— Et comment on fait pour aller plus vite alors ? demanda Qwar, excédé.

De nouveau, un basculement temporel se fit. Cette fois-ci tous en furent réellement affectés. La nuit était solidement installée. Des bruits effrayants montaient parmi les arbres sur les bordures de la clairière. Des plaintes torturées se mêlaient au bruissement des feuilles. Pourtant il n’y avait pas un souffle de vent. Les troncs semblaient approcher petit à petit, comme si la forêt se refermait sur eux, lentement mais sûrement. La panique les gagnait à mesure que l’étau se refermait. Sauf Halkadim, qui souriait comme un enfant pendant les fêtes de la moisson. Il claqua des doigts en faisant un clin d’œil, et tout rentra dans l’ordre.

— J’étais désolé. Quand on se sera énervé autour de moi, ça me stressait et je ferai n’importe quoi. Je lançais un sort qui permettait de m’être mieux fait comprendre de vous. Vous patientiez, s’il vous plaira.

L’homme se mit à danser curieusement en prononçant des mots dans une langue gutturale, terriblement dissonante. Quand il s’arrêta, une lueur malicieuse brillait dans son regard.

— Trêve de plaisanterie mes amis. Grâce à ce sort, mes spécificités temporalistes restent un peu au placard. Je peux désormais m’exprimer comme vous le faites. Et nul besoin de pousser ce soupir de soulagement Seigneur guerrier. J’ai peu de temps avant que la nuit ne tombe. Vous avez vu ce qu’il advient de la forêt quand le Soleil se couche. L’oiseau est venu me voir, me prévenant de votre arrivée. J’avais envie de m’amuser un peu, mais je perds vite la notion du temps. Ce que vous cherchez est le présent que me fit Biss’naghar quand je l’ai rencontré par-delà le Grand Océan, en des terres oubliées de ceux du continent.

« Vous trouverez aisément l’objet dans les cavernes du grand chêne. Suivez-moi, je vous y conduit, ne perdons plus un instant, mon sort est de courte durée.

Ils emboîtèrent donc le pas à la suite d’Halkadim qui les mena jusqu’au cœur de la forêt. Ils étaient peu rassurés à l’idée que les arbres étaient vivants et n’attendaient que la nuit pour s’en prendre à eux. Même Habalorm semblait soucieux.

— Vous disiez que l’objet serait facile à trouver ? demanda le bûcheron.

— Il l’est. Mais le plus difficile sera de le prendre à son gardien, le terrible Keuteylhay, le démon marin à face de bigorneau.

— La vache ! J’en ai déjà entendu parlé ! s’exclama Nœil en blêmissant. C’est une belle saloperie celui-là. Qu’est-ce qu’il peut bien garder de si important pour nous ? Parce que si on pouvait l’éviter, ce serait peut-être pas plus mal…

C’est avec un regard d’une rare avidité que tous cinq accueillirent la réponse d’Halkadim.

— Un tapis volant.

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La Compagnie des Bras Cassés (Episode 8)

Edit : Cet article a été initialement publié le 13 février 2006.

La Compagnie des Bras Cassés

Épisode 8 : Où l’on se dit qu’il faudrait quand même trouver un moyen de transport rapide

Vers l’Épisode 1…

Ils marchaient depuis plusieurs jours dans la forêt. Ils avaient de plus en plus de mal à trouver du gibier pour se nourrir. L’eau de pluie leur paraissait insipide. Et pire que tout, ils étaient perdus. Habalorm le leur avait annoncé le jour précédent. Le feuillage des arbres était si dense dans cette partie des bois qu’il était impossible de voir les étoiles pour se repérer à la nuit tombée. Tant et si bien que le bûcheron ignorait totalement où ils se trouvaient.

— C’est bien la peine de jouer les malins et les protecteurs, Môssieur Jesaistout ! avait râlé Nœil. Vous deviez nous guider hors des griffes des zenblogs…

— Des Zanlugs, l’avait coupé Habalorm.

— Ouais ! Bah on s’en fout de comment ils s’appellent ! avait renchérit Qwar. On est perdus au beau milieu du royaume de nulle part, alors ils risquent pas de nous retrouver de si tôt les asticots géants ! Serviteurs de Zorglabak ou pas !

Habalorm s’était éloigné en grommelant, avant de s’asseoir sur une vieille souche pour réfléchir, et surtout pour se calmer. Jamais il ne lui était arrivé de se perdre en forêt. Il avait un sens de l’orientation infaillible. C’était la première fois qu’il lui faisait défaut et cela lui laissait un désagréable arrière-goût dans la gorge.

Depuis, il n’avait pas bougé de cette carcasse végétale, et les quatre compagnons n’avaient pas cherché à l’en déloger, tout heureux qu’ils étaient de pouvoir prendre un peu de repos. Le bûcheron les obligeait à marcher constamment, et ils traînaient les pieds en renâclant. Ils n’aimaient pas devoir se déplacer ainsi, en devant faire fonctionner leurs propres muscles. C’était fatigant, et peu rapide de surcroît. Mais ils devaient reconnaître qu’un cheval aurait eu bien des difficultés à se mouvoir entre les racines qui se terraient, traîtresses, sous les feuilles et les broussailles qui encombraient chaque pouce de terrain. Il leur fallait trouver un autre mode de déplacement. Mais comment faire, perdus en plein cœur de cette forêt ?

Resei se mit subitement à gesticuler avec enthousiasme. Ses compagnons le regardèrent, surpris de tant d’animation chez le magicien.

— Calme-toi ! lança Qwar. Tu bégaies quand tu t’excites de trop comme ça !

Resei prit une profonde respiration et recommença, plus doucement, sa succession de gestes. Ses trois amis l’observèrent avec attention. Un sourire vint éclairer leurs visages. Nœil fut le premier à laisser poindre l’espoir qui venait de naître en eux.

— C’est un plan merveilleux mon ami ! Tu dis que tu peux lancer un sort pour parler aux animaux de la forêt et leur demander de nous guider. C’est fantastique !

Hoops éclata d’un rire un peu niais, tandis que Qwar donnait une accolade de son unique bras au magicien.

— Ha ha ha ! Il peut parler aux animaux ! s’exclama le guerrier. Il peut parl…

Il s’arrêta subitement de rire, ainsi que ses compagnons, sauf Hoops qui continuait à s’esclaffer bêtement.

— Quel plan débile ! conclut le guerrier manchot.

Mais Habalorm n’avait pas perdu une seule miette de cette conversation. Avec la période de disette qui s’annonçait pour eux, c’eût été un comble ! Un sourire énorme rendit à son visage toute la jovialité qui y était inscrite.

— Et s’il lançait le sort sur moi ? proposa-t-il. Je pourrais peut-être parler aux animaux.

Resei le regarda fixement, avec un air quelque peu ahuri, puis il haussa les épaules et se mit à danser en faisant d’amples mouvements des bras, tout en jetant diverses herbes, épices et fleurs. Habalorm donnait peu à peu l’impression de se détacher de ce monde, de planer en quelque sorte. Il entrait en transe, souriant béatement. Il siffla, de façon chaotique, cacophonique.

Un oiseau vint se percher sur son épaule et se pencha à son oreille. Il piailla quelques trilles aiguës, puis s’envola pour disparaître dans l’ombre des feuillages.

— Que t’a-t-il dit ? demanda Qwar.

Un sourire benêt illuminait toujours le visage du bûcheron.

— Il m’a expliqué comment trouver son ami baladin, qui pourra nous offrir de quoi poursuivre notre voyage.

La Compagnie des Bras Cassés (Intermède 1)

Edit : Cet article a été initialement publié le 13 janvier 2006.

La Compagnie des Bras Cassés

Intermède 1 : Dans une tour, quelque part…

Vers l’Épisode 1…

— Ce n’est pas possible ! Ils ne peuvent pas avoir échappé à la Meute Affamée de la Taverne Perdue ! enrageait l’homme en robe noire.

— Et pourtant, ils l’ont fait votre putrescence, répondit le zanlug à son maître.

— Qui sont-ils donc ? Nul ne survit à la Meute Affamée !

— Et ils n’ont pas seulement réussi que s’en sortir indemne, ajouta une seconde créature aux écailles pourpres. Ils ont tout bonnement détruit la Taverne Perdue, après avoir massacré tout ses occupants.

Le visage de Yagdurz vira à l’écarlate. Quand il s’exprima de nouveau, ses yeux sortaient de leurs orbites, injectés de sang, et ses traits étaient déformés par une incoercible fureur.

— Très bien ! Face à de tels adversaires, rusés et d’une force incommensurable, il ne reste qu’une solution. Allez libérer de son cachot la Chose qui Devrait porter un Nom mais qu’On ne peut Nommer car Il est Imprononçable.

Un rire dément résonna dans toute la tour du sorcier, en s’achevant sur une quinte de toux…

La Compagnie des Bras Cassés (Episode 7)

Edit : Cet article a été initialement publié le 29 décembre 2005.

La Compagnie des Bras Cassés

Épisode 7 : Où l’on a le récit de ce qu’il advint dans l’auberge

Vers l’Épisode 1…

Nous avions laissé nos héros au moment où ils arrivaient à quelques pas de l’auberge « Au Bon Piège ».

La porte de l’établissement s’ouvrit, laissant s’extraire avec difficulté un orque bedonnant dont la bonhomie ne semblait avoir pour égal que l’embonpoint.

Qwar posa instantanément la main sur la garde de son épée, tandis que les lèvres de Resei remuaient silencieusement, préparant son sort le plus ravageur pour les narines de l’ennemi. Dans le même temps, Hoops souriait comme un benêt et Nœil cherchait frénétiquement un endroit où se terrer, avant de remarquer que l’adversité était grandement inférieure en nombre. Habalorm suivait la scène, dubitatif, mais ne semblait pas vouloir intervenir.

Au moment où la lame de Qwar fut sortie à moitié de son fourreau, l’orque s’adressa à eux.

— Oh là, mes braves ! Point n’est besoin de croiser le fer ! dit-il d’une voix chaleureuse. Ici vous ne craignez rien de plus qu’une banale indigestion, car la nourriture est riche dans mon auberge, foi de Piäjakon !

Le bûcheron fit alors un signe de la main à ses compagnons pour leur signifier de se calmer. Une lueur furieuse habitait le regard de Qwar. Il rengaina néanmoins son arme. L’aubergiste lui répondit par un sourire avenant et les invita à entrer dans son humble établissement.

— Qu’as-tu à nous proposer pour le repas aubergiste ? lui demanda Nœil.

— Une bonne chère de la meilleure qualité, Messeigneurs, lui répondit Piäjakon en s’exprimant suffisamment fort pour que tous l’entendent dans l’auberge.

Arrivé à ce point du récit, il serait temps de décrire ce que les neuf yeux interloqués de nos héros pouvaient observer à l’intérieur de la gargote.

Il y régnait une atmosphère pesante, oppressante, lourde des effluves des créatures qui y étaient attablées. Pêle-mêle, on trouvait six orques, trois gobelins, un troll, quatre mörks, un kragg nain, deux homme-lézards aux écailles noires et un petit lapin au curieux pelage vert qui rongeait une carotte dans un coin de la pièce commune. Tous dévisageaient les nouveaux arrivants avec un rictus carnassier, sauf le lapin trop occupé avec sa racine un peu terreuse.

Le maître des lieux indiqua à ses clients sa meilleure table, juste à côté des cuisines, pour profiter de la chaleur des fourneaux. Pendant qu’ils s’installaient, Piäjakon se dirigea vers l’ardoise vide, sur laquelle il indiqua à la craie la composition du menu du jour.

Entrée du jour
Velouté du Voyageur aux Yeux Pochés

Plat du jour
Soufflé de l’Imbécile Perdu
accompagné de Trognes Vapeurs
et de Tagliatelles à la Borgne

Desserts du jour
Gelée d’Aisselles
Profiteroles de Cervelets Écervelés

— Un menu particulier, mais au combien original et alléchant, précisa Hoops à l’intention de ses compagnons.

— C’est vrai que les dénominations sont tout à fait exotiques ! ne put s’empêcher d’ajouter Nœil. L’entrée du jour me semble succulente.

— Et les desserts ! Je m’en lèche les babines à l’avance, compléta Qwar.

Resei ne put qu’opiner du chef en salivant. Seul Habalorm était curieusement insensible à l’extravagance culinaire des cuisines de Piäjakon. Il semblait une fois de plus en plein bouillonnement interne, prêt à exploser d’une fureur trop longtemps contenue. Ce fut avec une indescriptible rage qu’il prit la parole, hurlant sans se soucier des oreilles attentives des autres clients de l’auberge.

— Bande d’imbéciles ! Comprendrez-vous un jour ce qui se passe autour de vous ! C’EST NOUS LE MENU !!!

Les quatre compères le regardèrent avec des yeux ronds, avant de contempler les mines patibulaires des créatures affamées qui les entouraient. Pour la première fois de leur existence, leurs quatre esprits pensèrent à l’unisson face au danger.

Piäjakon sortait de la cuisine avec deux ogres de barbarie évidente, armés de couteaux à désosser. Leurs intentions apparaissaient limpides. Tout comme celles des autres clients, se partageant les tâches entre bloquer les issues et immobiliser leur gibier.

Et tout devint subitement confus, à mesure qu’une épaisse poussière noire provoquait de convulsifs éternuements en se répandant dans tout le volume de l’auberge. Le reste de la scène demeure indescriptible et inintéressant de surcroît. Sachez simplement que nos héros s’en sortirent miraculeusement grâce au sacrifice héroïque du lapin vert, catapulté à sa grande surprise depuis l’énorme pied d’Habalorm jusque dans le gosier du troll, qui fut attaqué par les orques et les gobelins, jaloux qu’il soit le premier servi alors qu’il était le dernier arrivé à l’auberge, les autres clients se jetant dans la mêlée l’instant suivant.

Nos héros, donc, parvinrent ainsi à vaincre l’adversité une fois de plus, s’extrayant, hilares, de la gargote. Ils prirent immédiatement la fuite, guidés par le bûcheron.

Ce qu’il advint ensuite des clients de l’auberge ? La rumeur laissa supposer que l’infâme bouge avait fini par s’effondrer sur lui même, victime de la fureur des créatures qui s’entretuaient et s’entredévoraient en ses murs.

Intermède 1

La Compagnie des Bras Cassés (Episode 6)

Edit : Cet article a été initialement publié le 10 décembre 2005.

La Compagnie des Bras Cassés

Épisode 6 : Où l’on marche beaucoup trop pour certains

Vers l’Épisode 1…

— Comment ça détruire Mon œil ! s’exclama le barde, vindicatif. T’as reçu un tronc d’arbre sur la caboche quand t’étais petit le bûcheron ! Il faudra d’abord me passer sur le…

Il ne finit pas sa phrase et s’effondra au sol, assommé par la rencontre imprévue de sa tempe gauche avec le poing droit de Qwar. Habalorm transporta Nœil sur son épaule massive, comme un vulgaire sac de légumes (état il est vrai bien proche de celui de Hoops…). Ils prirent alors tous ensemble la route de la cabane du bûcheron. Pas immédiatement cependant, car il avait d’abord fallu imposer le silence, d’un froncement de sourcils menaçant, aux deux contestataires clamant trop haut et trop fort leur besoin de dormir à cette heure avancée de la nuit. Sans parler de stopper les gesticulations frénétiques de Resei. Après s’être acquitté de ces corvées nécessaires, Habalorm put enfin les conduire jusque chez lui, sous les grognements désobligeants de Qwar.

On prit donc la direction du Sud, pour se rendre à la forêt de Cillos. Le route était longue et épuisante pour tous, sauf Habalorm, infatigable marcheur, et Nœil qui était toujours dans les doux bras de Lununa, maîtresse éternelle du territoire des Rêves. La boue qui recouvrait le sol rendait leur périple risqué par moment, notamment lors des premières heures de marche, quand l’absence de lumière les empêchait de voir où ils mettaient les pieds. Et toutes les cinq minutes, on entendait Qwar qui beuglait :

— J’ai encore marché dedans, et du pied droit en plus !

Mais ce n’était heureusement qu’une flaque fangeuse. Par contre, pour ce qui était de la discrétion… Sans parler du rythme auquel avançaient nos trois compères, et qui obligeait Habalorm à s’arrêter tous les cinq cents pas pour les attendre. Ce qui avait pour principale conséquence de ralentir de façon considérable l’avancée du petit groupe, avec la conclusion logique qui en découlait, au grand désespoir du bûcheron, la nécessité de stopper pour se reposer quelque peu. Il se trouvait, par hasard, que le moment où il devenait impossible d’aller plus loin pour nos trois éclopés héroïques survenait à proximité de la seule auberge qui ponctuait leur route.

— C’est étrange, ce bouge n’était pas là lors de mon précédent trajet, s’étonna Habalorm.

— Fallait faire attention, tête de bûche ! râla Nœil qui venait d’émerger de son doux songe.

— Surtout qu’avec un nom pareil, « Au Bon Piège », ça doit être un fameux relais de trappeurs, ajouta Hoops.

— Jamais entendu parlé, marmonna le bûcheron puis, élevant la voix : En plus, regardez son toit, percé de trous. Une vraie passoire ! Ce n’est plus une auberge, c’est un bocal à tritons nains !

— Et voilà, monsieur « je vais vous faire marcher une nuit entière sans dormir avant » fait son délicat maintenant ! s’esclaffa Qwar. On va y aller dans cette auberge, je suis sûr qu’ils y servent une succulente cervoise.

Le groupe fit quelques pas, puis Hoops s’arrêta brusquement et se tourna vers Habalorm, l’air dubitatif.

— J’ai pas compris le rapport entre le bocal et le tri des nains, lança-t-il au bûcheron.

Le colosse leva un sourcil interrogatif et dévisagea ses quatre compagnons de route un à un. Tous le regardaient, l’air ahuri, attendant une réponse. Il se passa une de ses énormes mains sur le visage, en murmurant une prière à Haki, le dieu protecteur des bûcherons désespérés.

— Bon, vous avez gagné ! dit Habalorm dans un souffle. On va y aller dans cette auberge…

Épisode 7

La Compagnie des Bras Cassés (Episode 5)

Edit : Cet article a été initialement publié le 27 novembre 2005.

La Compagnie des Bras Cassés

Épisode 5 : Où il est question d’une quête à accomplir

Vers l’Épisode 1…

Qwar, Resei et Hoops tournèrent vers leur compagnon un regard lourd de sens. Le guerrier porta même son unique main à la garde de son épée, l’air menaçant.

— C’est pas compliqué alors. On lui arrache cet œil de verre et on le donne au sorcier pour qu’il nous fiche la paix.

Il voulut joindre le geste à la parole, mais l’homme s’interposa.

— Ne soyez pas fou, jeune barbare. Il ne faut jamais, vous entendez tous bien, jamais, que Yagdurz mette la main sur cet œil. Si cela devait advenir, les conséquences seraient terribles. Cet homme est l’un des plus maléfiques sorciers qu’ait connu notre monde. Lui rendre sa liberté serait soumettre le peuple de Noghaard à des tortures que nul mortel ne peut imaginer.

— Alors vous laissez ma bille de verre tranquille au fond de son orbite, ajouta le barde, pédant. De toute façon, je ne la cèderai pas. Elle m’a été offerte par une jeune elfe diaphane rencontrée en Alendiel il y a quelques années. Sa beauté gracieuse m’a d’ailleurs inspiré nombre d’odes vantant la douceur des Elfes. Elle m’a fait promettre de ne jamais m’en séparer. Et je ne suis pas homme à tromper la confiance d’une femme. Cet œil est à moi. C’est mon cadeau. Il m’est précieux. Il est unique.

Une lueur étrange brillait dans son regard alors qu’il parlait. Un éclat indéfinissable pour qui ne l’avait jamais vu. Pour ses compagnons par contre, cette étincelle était d’une grande limpidité. La lubricité. Il repensait à cette elfe maintes fois chantée, ou plutôt indirectement humiliée, d’une voix criarde et alourdie des accents de l’ivresse. Mais il y avait autre chose en surimpression, une tonalité inhabituelle dans son œil rescapé. Quelque chose qui faisait froid dans le dos.

Qwar se racla la gorge bruyamment et prit la parole pour essayer de dissiper la sensation de malaise ambiant.

— Mais vous, qui êtes vous pour vous pointer comme ça et nous raconter de tels contes à faire frémir un bébé orque dans ses langes ? Parce que vous semblez nous connaître, mais qu’est-ce qui nous prouve que ce n’est pas Zorglabak lui-même qui vous envoie, et que vous ne prévoyez pas de nous trahir à la moindre occasion ?

L’homme se redressa de toute sa hauteur (enfin presque parce que sinon il se serait cogné la tête contre les poutres du plafond) et abaissa sa capuche noir, découvrant son visage étonnamment jovial, au teint quelque peu rubicond du bon vivant. Une épaisse barbe rousse encadrait deux yeux d’un vert aussi profond que le feuillage dru d’une forêt, pétillant de bonhomie. Ses cheveux de la couleur du jus de carotte retombaient sur épaules en une multitude de fines tresses terminées par des perles de bois.

— Je suis Habalorm le bûcheron, dit-il simplement. J’habite une modeste cahute dans une clairière de la forêt de Cillos, à une journée de marche du bourg.

— Mais en quoi tout ceci vous concerne-t-il ? lui demanda Qwar.

— En fait, j’en sais trop rien, répondit Habalorm. Un très vieil homme vêtu de gris, avec une longue barbe blanche est venu me voir. Quel était son nom déjà… Ah oui, Glandelfe. Donc ce Glandelfe vint me rendre visite en m’apprenant tout ce que je vous ai raconté sur Yagdurz et la prophétie, en me conseillant gentiment de venir vous rencontrer pour vous en parler et le cas échéant vous proposer mon aide.

— Et quel est votre intérêt dans cette histoire ? La vengeance ? le questionna le guerrier.

— La richesse ? demanda Hoops.

— La gloire et les femmes ? proposa Nœil.

— Rien de tout ça mes bons amis. C’est juste qu’à cette époque le bois est de très mauvaise qualité, et donc les bûcherons comme moi se retrouvent au chômage technique. Alors c’était ça ou me faire royalement ch… euh m’ennuyer chez moi avec pour seuls compagnons de vieux parchemins couverts d’estampes de succubes en pleine action… Enfin bref, je préférais partir à l’aventure au lieu de faire des chaises en bois.

— D’accord mais cela ne nous dit toujours pas ce qu’il faut faire pour que Zorglabak n’évide pas l’orbite creuse de notre ami, gesticula Resei, traduit par Qwar.

— Il n’existe qu’une seule solution pour que Yagdurz ne puisse récupérer l’œil de verre de Markùlg le cyclope nain des cavernes de Nagakh. Mais pour cela il nous faudra affronter de terribles dangers. Vous sentez-vous prêts à me suivre ?

Les quatre compagnons déglutirent tandis que leurs visages blêmissaient une fois de plus, mais ils acquiescèrent.

— Que devons-nous donc faire ? demanda Hoops.

— Détruire l’œil de verre là où il fut créé. En Alendiel.

Épisode 6

La Compagnie des Bras Cassés (Episode 4)

Edit : Cet article a été initialement publié le 25 novembre 2005.

La Compagnie des Bras Cassés

Épisode 4 : Où l’on parle d’une ancienne prophétie et du lien avec nos héros

Vers l’Épisode 1…

— Il nous faut trouver quoi faire de cette paille pour qu’il ne la retrouve pas, ajouta Nœil.

— STOP !!! hurla l’homme. Cessez ces discours stupides. Yagdurz s’en moque bien de votre paille de télépathie.

Les quatre compagnons le regardèrent, la bouche béante. L’homme les invita à s’asseoir sur les lits de la chambre, et se posa lui-même sur une chaise, dont le bois craqua sous son poids.

— Laissez-moi vous conter une histoire, celle de Yagdurz le Sorcier.

« Il y a longtemps, très longtemps, dans une contrée lointaine, très lointaine, un enfant apprit tous les rudiments de la magie noire avant d’assassiner froidement son maître nécromancien. Ce qu’il n’avait pas prévu c’est que celui-ci reviendrait sous forme de liche. La vengeance se savourant mieux quand le plat a refroidi, son maléfique mentor attendit qu’il fut devenu un grand sorcier noir, installé dans une tour de la région. C’est alors qu’il lança sa plus puissante malédiction sur celui qui fut son élève.

« Il le condamna à demeurer prisonnier de sa tour pour l’Éternité. Le seul moyen pour lui d’en sortir serait de capter l’ultime rayon de soleil du sixième jour de la sixième année du sixième siècle de son emprisonnement. Et il devrait le faire dans l’œil de Markùlg, le cyclope nain des cavernes de Nagakh. Ainsi le voulait la prophétie rédigée par le nécromancien devenu liche.

«  À partir de ce jour, Yagdurz n’eut plus qu’une idée fixe, retrouver l’œil du cyclope pour avoir une chance de quitter sa prison cylindrique. Il créa dans ce but les Zanlugs, à partir de lambeaux de chair de son maître qu’il avait conservés. Durant plus de deux siècles, les esprits de l’Oeil, comme ils se sont nommés eux-mêmes, ont cherché les cavernes de Nagakh. Et quand ils les trouvèrent finalement, ce fut pour découvrir que Markùlg les avait quittées.

«  Pendant près de quatre siècles, les sept Zanlugs traquèrent le cyclope nain à travers tout Noghaard, dévastant certains villages sur leur route, quand la rage d’avoir perdu sa piste se faisait trop grande. Ils finirent par le trouver, réfugié sur une île où il élevait des moutons géants. Ils avaient pour cela suivi les rumeurs répandues par un groupe d’aventuriers qui prétendaient s’être échappés de cette île, contournant la vigilance du cyclope en s’accrochant sous les moutons.

« Au bout du compte, le cyclope ne put leur résister, et c’est sans difficulté que les esprits de l’Oeil l’amenèrent à leur maître, qui lui arracha le précieux globe organique avant de le conserver magiquement dans une boîte d’onyx. Puis il relâcha le cyclope énucléé, dont nul n’entendit plus jamais parler.

— Mais qu’est-ce qu’on a à voir avec cette histoire ? demanda Qwar.

— Il se trouve que Markùlg, averti de son destin par le maître de Yagdurz, se prépara pour le moment fatidique en faisant polir par les Elfes d’Alendiel un œil de verre qui lui offrirait de nouveau la vue, une fois son organe perdu.

— Mais, et nous là dedans ? se récria Nœil.

— Il y a une chose que Yagdurz n’avait pas prévue. C’est qu’un barde borgne se trouverait à proximité de sa tour au moment où se révélerait le dernier rayon solaire du sixième jour de l’année sixième année du sixième siècle de sa détention. Que ce barde possèderait dans son orbite creuse l’œil de verre de Markùlg le cyclope nain des cavernes de Nagakh. Et que cet œil de verre emprisonnerait l’ultime éclat du soleil de ce jour.

Épisode 5