La Compagnie des Bras Cassés (Intermède 3)

Edit : Cet article a été initialement publié le 2 mars 2007.

La Compagnie des Bras Cassés

Intermède 3 : Toujours la même tour, au même endroit

Vers l’Épisode 1…

Une silhouette se glissa furtivement par l’entrebâillement de la porte. Trapue, ratatinée sur elle-même, elle avança d’ombre en ombre, en essayant de ne pas se faire remarquer.

— Encore toi vermine ! Que veux-tu cette fois-ci ?

Yagdurz était au comble de l’exaspération. Son serviteur passait son temps à entrer et sortir de son bureau. Chaque fois, son irruption maladroite perturbait sa concentration. Chaque fois, la créature verdâtre apportait une mauvaise nouvelle de plus. Elle ne dérogea pas à la règle cette fois-ci encore.

— Ô Faramineux Pourrissement… les voleurs de l’œil du cyclope se sont acoquinés avec Zyauna, la sylphide maudite…

Yagdurz frappa du poing sur son bureau. Une pile de grimoires tomba au sol. La rage qui montait en lui faisait battre les veines à ses tempes.

— Raaaaaaaah ! fulmina-t-il. Par les Testicules Divins de Siral l’Éternel ! Ne me laissera-t-elle jamais en paix cette sorcière de pacotille ! Elle aurait dû comprendre qu’on ne se mêle pas impunément de mes affaires la dernière fois…

Le serviteur se souvenait parfaitement de cette dernière fois. Son maître avait été démasqué par Zyauna alors qu’il essayait d’entrer incognito au congrès annuel de l’Ordre des Sylphides Pourpres. Par la faute de la sorcière, il avait été pourchassé et humilié publiquement. Il était rentré à sa tour en boitant, le coccyx douloureux après avoir reçu son dégradant châtiment. Par vengeance, il avait concocté un terrible complot qui avait abouti à l’exil et à la malédiction de la sylphide.

Yagdurz devait avoir compris quel sort l’attendrait si Zyauna croisait son chemin car il blêmit subitement. Il congédia son serviteur d’un geste impatient. La créature trapue ne demanda pas son reste et détala le plus loin possible. Quant au sorcier, il s’assit dans son fauteuil, encore plus livide qu’à son habitude. Il passa une main décharnée sur son visage. Il paraissait soudain très vieux. Le nécromant prit une profonde inspiration et abattit une nouvelle fois son poing sur le bureau, violemment. Le bois se fendit sur toute la longueur du panneau. La rage et la peur écartelaient son être.

Il remonta les manches de sa toge noire, leva les bras. Avec la réapparition de Zyauna, ses affaires s’engageaient très mal désormais.

— Que mes Zanlugs viennent à moi ! tonna-t-il d’une voix gutturale.

La Compagnie des Bras Cassés (Episode 14)

Edit : Cet article a été initialement publié le 23 juillet 2006.

La Compagnie des Bras Cassés

Épisode 14 : Où l’on cause malédictions et conditions.

Vers l’Épisode 1…

Les compagnons se regardèrent, l’air hagard. Le vent s’était calmé. Les éclairs restaient suspendus à leur céleste perchoir. Zyauna reprit sa taille et sa couleur initiale. Un sourire mauvais étirait ses lèvres de brume purpurine. Elle jubilait intérieurement. En lançant ses imprécations, elle se libérait elle-même de l’anathème dont l’Ordre des Sylphides Pourpres l’avait frappée. Ses traits se figèrent quand Qwar, Hoops, Nœil et Resei furent secoués d’un fou rire simultané. La sorcière enragea.

— Mais bon sang ! Qu’y a-t-il de si drôle ? Allez-vous me le dire !

Le guerrier manchot tendit son unique main pour lui signifier d’attendre un instant. Quand son hilarité se fut calmée, ce qui prit un temps certain, il expliqua à Zyauna :

— C’est juste qu’on a eu peur quand vous avez parlé de malédiction et tout le tralala. On s’attendait à être vraiment damnés pour toujours. Mais si c’est juste ça, on en veut bien. Ça semble pas si terrible ! Après tout, notre souhait le plus cher, c’est d’avoir une bonne bière fraîche qui nous attendent à notre arrivée. Et comme je ne connais aucun aubergiste qui soit prêt à servir sa bibine tiède, à moins de faire disparaître toutes les tavernes de Noghaard, on ne risque pas grand chose. Et puis ces histoires de volonté, d’âme et de truc là, le raisonnement, vu qu’on nous répète assez qu’on en a pas, c’est pas ça qui va nous effrayer !

Et ils repartirent d’un rire franc, tandis que la sylphide maudite ne savait plus comment réagir. C’est alors qu’elle aperçut le bûcheron qui ne se mêlait pas à la joie de ses compagnons. Il restait le regard dans le vide, visiblement abattu.

— Et toi, là, tu ne te gausses pas de moi avec tes comparses ?

— Non. Contrairement à eux, je peux souffrir de tes mots.

— Tu possédais donc un souhait qui t’était cher. Quel était-il ? demanda Zyauna avec malice.

— Juste fonder une famille. Rencontrer une femme que j’aimerais et fonder un foyer avec elle. Et par ma faute cela n’arrivera jamais.

Habalorm ne put réprimer les larmes qui lui montait aux yeux. La sincérité de sa tristesse toucha la créature. Le regard de la sorcière s’adoucit, tout comme sa voix, désormais aussi légère qu’une brise printanière.

— Ne pleure pas. Ma malédiction était collective. Il a suffit qu’un seul d’entre vous ne puisse subir mon courroux pour que vous en soyez tous délivré.
Le visage du bûcheron s’illumina subitement.

— Au contraire de moi, ajouta-t-elle après un temps de pause.

Elle poussa un soupir à fendre l’âme, qui coupa court aux bruyants éclats de rire des Bras Cassés. Avec prudence, Nœil osa l’interroger.

— Que veux-tu dire par là ?

— J’ai été maudite par mes sœurs. Je suis condamnée à conserver cette forme brumeuse jusqu’à ce que je parvienne à maudire cinq personnes m’ayant manqué de respect. J’ai cru réussir avec vous, mais il n’en est rien. Je n’ai plus qu’à attendre plusieurs siècles avant que d’autres visiteurs ne s’égarent sur mes terres par mégarde.

— Ne pourrais-tu pas aller les chercher et les provoquer pour qu’ils t’insultent ? Ce serait plus simple que de les attendre ici, lança Nœil.

— Ce n’est pas si simple. Ma malédiction est claire ! Ces personnes doivent pénétrer de leur plein gré dans mon domaine et m’injurier sans provocation de ma part. La seule autre possibilité…

Elle leur lança un regard plein d’espoir, attendrissant.

— Oui, la pressa Qwar.

— Eh bien, il faudrait que cinq visiteurs parvenus ici de leur plein gré m’acceptent parmi eux sans contrainte. Ainsi j’aurais le droit d’essayer de me libérer de ma malédiction hors de mes terres.

Elle les gratifia d’un léger sourire enjôleur, sans trop forcer le trait. Tous cinq s’observèrent, lisant la même expression de surprise sur chaque visage. Hoops se contenta d’un haussement d’épaules avant de s’allonger sur le tapis où il s’endormit instantanément. Qwar prit la parole au nom du groupe.

— On va en parler ensemble. Tu t’éloignes un peu, s’il te plaît.

Zyauna s’éloigna, avec un déhanché se voulant aguicheur. Malheureusement, la brume rendait le résultat plutôt calamiteux. Mais il n’échappa pas pour autant au regard des hommes qui allaient peut-être décider de son destin. Elle espéra que cela jouerait en sa faveur. Les quatre compagnons encore éveillés délibérèrent pendant un temps qui parut trop long à la sylphide. Quand enfin ils parurent s’être décidés, ce fut Qwar qui se présenta une fois de plus comme porte-parole du groupe. La sorcière s’approcha.

— Nous t’acceptons parmi nous.

Il fit une pause, contemplant la gratitude qui envahissait le regard de la créature.

— Mais pas d’entourloupe. Et il faudrait que tu sois plus discrète aussi, parce que là on ne passerait pas inaperçus avec un grand nuage rouge aux formes généreuses qui nous suivrait partout. En plus, nous te demandons de faire la cuisine et notre lessive pour toute la durée de notre quête.

A l’évocation de cette dernière condition, Zyauna parut sur le point d’exploser en une furieuse tempête orageuse. Un frisson parcourut l’échine de Qwar, qui se retourna pour avoir l’avis de ses comparses. Pour toute réponse, il obtint des gestes vagues, qu’il interpréta comme il put.

— Je crois qu’on va oublier les tâches ménagères. Alors, tu topes là ?

Zyauna sembla hésiter un instant, puis elle traversa la main tendue du guerrier avec ses doigts de brume. La sylphide condensa alors sa substance jusqu’à atteindre une corpulence humainement raisonnable, et fit varier son teint pour lui donner une belle nuance carnée. Les compagnons reprirent leur route vers l’Alendiel. La sorcière maudite s’élança à leur suite en volant derrière le tapis.

La Compagnie des Bras Cassés (Episode 13)

Edit : Cet article a été initialement publié le 21 juillet 2006.

La Compagnie des Bras Cassés

Épisode 13 : Où l’on survole le monde en évitant de passer par-dessus bord.

Vers l’Épisode 1…

Après les salutations d’usage auprès d’Halkadim, ils s’élancèrent sur la route céleste, portés par la moquette planante. Ils n’osaient pas regarder le sublime paysage qui s’étendait sous le tapis. Quel dommage pour eux ! Ils auraient pu voir les plaines verdoyantes d’Emürie, les reflets argentés du soleil jouant sur les crêtes des vaguelettes du long fleuve Lhean. Mais ils étaient bien trop occupés à se cramponner aux fibres de leur planeur pour y prêter une quelconque attention. Habalorm avait viré à un seyant vert pale du plus bel effet, tandis que Resei réprimait avec difficulté la nausée qui lui vrillait les entrailles. De leur côté, Qwar et Hoops géraient leur vertige incoercible de la manière la plus courageuse qui soit, en fermant les yeux et en claquant des dents.

Seul Nœil semblait supporter leur excursion aérienne avec un peu plus de facilité. Certes, il n’osait pas se pencher par-dessus bord, mais il partit quand même en quête de victuailles dans la besace que le mage temporaliste leur avait fournie. Il en sortit une poignée de prunes séchées qu’il mangea en grimaçant, tant elles étaient âcres. Son estomac réagit par quelques soubresauts spasmodiques, puis s’apaisa. Le barde éborgné tira alors un pipeau en bois de sa poche, un instrument qui avait vu passer tant de saisons que son aspect s’en ressentait effroyablement. Il porta le court bec du cylindre en piteux état à ses lèvres. Il en extirpa avec difficulté une suite de notes stridentes qui firent varier le teint d’Habalorm du vert à un violacé peu ragoûtant.

Avec un toussotement gêné, Nœil arrêta de jouer, mais ne perdit pas son envie de divertir ses amis. Il se racla la gorge sans délicatesse, et entonna d’une voix de fausset une chanson qu’il jugeait appropriée.

On n’avance à rien dans c’tapis volant
Là haut on t’sert qu’des pruneaux
Tu pourras jamais tout bouffer t’empiffrer
Tais-toi et vole

Un simple regard du bûcheron, d’une insondable noirceur, coupa court à l’envolée lyrique du barde. Il tourna le dos à son compagnon au bord de l’explosion digestive, alors que lui-même fulminait intérieurement contre le manque de goût de ces barbares forestiers. Leur voyage quelques pieds sous les nuages se poursuivit dans un silence rare. Le tapis continuait sa route avec insouciance.

Mais nos héros ignoraient un fait d’importance, qui ne vous aura peut-être pas échappé. Ils parvenaient en effet au milieu du treizième tronçon de leur périple. Celui où vint à eux une sombre malédiction, sous une forme inattendue.

Bercés par les légers remous de leur carpette portée par l’éther, les cinq compagnons avaient fini par céder au sommeil. Ils ne prirent pas conscience des subtils changements du chatoiement céruléen. Des reflets pourpres et violacés encadraient de larges strates d’un gris sombre. Une brise fraîche caressa leurs visages. Le souffle du vent forcit peu à peu. Des poignées d’éclairs ardents s’égrenaient çà et là à quelque distance. Une soudaine et violente rafale fit tanguer dangereusement le tapis, éveillant nos héros en sursaut. Un coup de tonnerre résonna, accompagné d’une vibration assommante. Une silhouette féminine, formée de brume écarlate, se dressa sur leur passage. Elle croisa ses bras vaporeux sur sa poitrine voilée. Le carré de soies tissées stoppa son vol à une distance respectable de la créature à l’air orageux. Des lèvres se formèrent sur son visage, articulant des mots qui étaient autant de bourrasques risquant de faire chavirer le tapis et ses passagers paralysés par la terreur. La voix tonnait, presque assourdissante.

Savez-vous où vous vous trouvez, mortels ?

Habalorm, ne tenant plus avec toutes ces secousses qui lui remuait les entrailles, eut la mauvaise idée de choisir ce moment précis pour offrir au contenu de son estomac un trajet retour pourtant prévisible. La matière fétide, âcre et chaude traversa de part en part le corps brumeux de la créature. La substance cotonneuse qui la composait devint nébuleuse, un enchevêtrement de cramoisi et d’ombres injecté d’éclairs argentés.

Jamais je n’avais été autant humiliée ! Nul mortel ne peut se dresser ainsi face à Zyauna la Sorcière !

Les cinq hommes se mirent à trembler avec davantage de vigueur. L’être qui leur lançait un regard haineux était effrayant. Même le tapis volant semblait apeuré. La silhouette de Zyauna grandit encore, les dominant largement, tandis que les nuages noirs s’écartaient avec déférence dans le ciel.

Un tel blasphème mérite châtiment.

Ils se regroupèrent au centre de l’ouvrage tissé, se serrant les uns contre autres, anticipant les coups à venir.

Vous craignez la douleur ? Comme c’est touchant. Mais la souffrance de vos corps ne serait rien en comparaison du sacrilège que représentent vos viles existences. Vous avez profané ma substance sacrée ! Alors retenez bien chacun mes mots.

Ils déglutirent à l’unisson, les yeux écarquillés par l’angoisse. Ils étaient suspendus aux lèvres vaporeuses.

Par ma voix, je vous maudis ! Par mes mots, je vous enlève toute chance de voir se réaliser votre souhait le plus cher ! Par mon souffle, j’anéantis votre volonté et votre âme ! Par ma colère, je vous prive de toute faculté de raisonnement ! Par mon silence, je scelle ma malédiction.

Et elle se tut.

La Compagnie des Bras Cassés (Episode 12)

Edit : Cet article a été initialement publié le 9 juin 2006.

La Compagnie des Bras Cassés

Épisode 12 : Où une prophétie débile se révèle bien utile

Vers l’Épisode 1…

Face à une telle situation, la Compagnie des Bras Cassés possédait une tactique habituellement efficace. La fuite. Mais là, toutes les issues étaient bouchées. Absolument aucune possibilité de s’esquiver en douce. La Chose sans Nom s’étendait de plus en plus. Le démon à tête de bigorneau les fixait, attendant une réponse. Sa sœur semblait prête à les étriper à la moindre occasion.

Habalorm, Qwar, Nœil et Resei transpiraient à grosses gouttes. Ils se savaient condamnés. Hoops, quant à lui, était émerveillé par le déploiement du fluide ténébreux et scintillant. Il souriait béatement comme un enfant devant une montagne de friandises.

— Jolies étoiles ! marmonna-t-il.

Ses compagnons et les deux démons levèrent les yeux pour contempler la voûte liquide sur laquelle brillaient des dizaines de points lumineux. Les paupières du dormeur éternel s’écarquillèrent. Les cinq hommes s’écartèrent hors de sa portée. Keuteylhay contenait difficilement sa surprise et son excitation.

— Par l’arthrite damnée de notre Père, le vénérable Hach Pehel ! Regarde sœurette ! Les astres sont propices ! Le moment de m’éveiller est enfin venu !

Il étendit ses membres en baillant bruyamment. Un sourire de crustacé marqua son visage. Puis il inspira, et il aspira si fort que la Chose sans Nom fut happée sans pouvoir résister. Keuteylhay puisa la substance d’obsidienne liquide à son puits d’éternité et elle en fut intégralement extraite, pour finir au fond de l’estomac du démon. Ce dernier poussa un rôt tonitruant et se frotta l’abdomen.

Soudain, il frappa le sommet de la cavité. Un premier pan de roche s’en détacha et se fracassa sur le sol. Les pierres tombaient et le plafond de la caverne se fissurait. Keuteylhay continua à se frayer un passage à coups de poings. Et plus la cheminée s’ouvrait, plus le démon grandissait.

Les lieux devenaient des plus dangereux. De gigantesques blocs de roches se détachaient et menaçaient d’écraser nos héros, ainsi que Gnagnatotep. Celle-ci voulut prendre la poudre d’escampette. Les cinq hommes s’élancèrent à sa poursuite, guidés par les traînées phosphorescentes qu’elle laissait sur le sol.

Dans leur dos, les souterrains s’effondraient, heureusement moins vite qu’ils ne progressaient à la suite de la créature. Après un temps incroyablement long, un filet de lumière se révéla au loin. Un craquement retentit, suivit du son d’un objet qui chutait, puis d’un écœurant bruit de limace écrasée. Ils ne s’arrêtèrent pas, se ruant vers la faible clarté. Quand une obscurité moins impénétrable les assaillit, il leur fallut quelques instants avant de réaliser qu’ils étaient sortis des cavernes du grand chêne. Ils s’arrêtèrent alors de courir, reprirent leur souffle et se tournèrent vers le titan végétal. L’entrée des souterrains les contemplait, source ténébreuse.

Tout d’abord, il ne se passa rien. Puis un grondement effrayant monta de la terre. Une plaie béante déchira le sol, l’humus fut dévoré, avalé dans les entrailles terrestre. Nos héros se précipitèrent dans la forêt sans se retourner, alors que les plaintes des arbres déracinés résonnaient dans leur dos. Un rugissement épouvantable retentit alors qu’une gigantesque masse de chairs flasques et limoneuses s’extrayait de terre. Une clairière sembla se former instantanément dans la sylve.

Keuteylhay poussa un cri de joie au moment où le soleil toucha sa peau caoutchouteuse. Son hurlement victorieux se mua en plainte douloureuse, sans raison apparente. Les cinq hommes en fuite se figèrent. Ils osèrent se retourner, juste à temps pour voir la silhouette du démon marin qui rétrécissait avec rapidité. Tout tremblement cessa, la terre s’apaisa enfin.

Prenant son courage à deux mains, ainsi que sa hache, Habalorm se dirigea d’un pas prudent, vraiment peu assuré, vers le lieu où un titan venait de se minimaliser. Après un instant d’hésitation, très vite oubliée quand ils prirent conscience que leur force de frappe la plus imposante venait de partir, nos héros se lancèrent à sa suite.

Ils traversèrent la partie ravagée de la forêt, enjambant les troncs violemment arrachés, se frayant à coups de hache un passage au travers de la végétation agonisante, franchissant d’un bond les failles qui s’étaient creusées. Ils arrivèrent finalement sur le lieu approximatif de la disparition du démon colossal. Et ils ne virent rien d’autre qu’un gigantesque cratère béant.

Qwar fut le premier à remarquer ce qu’il était advenu de Keuteylhay. Il éclata de rire. Ses compagnons le dévisagèrent, sans comprendre la raison de son hilarité. Tout en s’esclaffant bruyamment, le guerrier pointa de son unique main le sol, juste au bord de la cavité. Sur l’instant, ils ne distinguèrent rien. Puis ils virent ce que le manchot cherchait à leur montrer. Tous furent envahis d’un rire incoercible, qui les secoua durant un long moment. Quand il réussit à utiliser ses cordes vocales pour un autre usage que des gloussements nerveux, Nœil lança :

— J’aurais dû me rappeler la fin de cette prophétie sur le Démon Endormi !

Qwar leva un sourcil interrogateur.

— Bah ouais ! Écoutez !

N’est toujours pas mort le bigorneau démoniaque
Qui dans sa caverne sombre à tout jamais dort
Et quand vient le soleil, touchant l’hypersomniaque,
C’est format crevette qu’il connaîtra la mort.

Pour illustrer ses paroles, le borgne écrasa de sa botte la petite créature verte, à peine plus grande qu’un orteil, qui se trouvait au bord du cratère. La rencontre de sa semelle et du démon minuscule s’accompagna d’un bruit de coquille broyée. Avec un ricanement pervers, nos valeureux héros s’éloignèrent du lieu où le terrible Keuteylhay venait de tomber. Une seule chose importait désormais à leurs yeux. Ils possédaient le fabuleux tapis volant !

La Compagnie des Bras Cassés (Episode 11)

Edit : Cet article a été initialement publié le 8 mai 2006.

La Compagnie des Bras Cassés

Épisode 11 : Où l’on affronte beaucoup trop de démons pour nos héros…

Vers l’Épisode 1…

Ils pénétrèrent, nerveux, dans la pièce souterraine. Des lichens phosphorescents dispensaient un éclairage suffisant, mais d’une couleur étrange, entre le brun et l’azur. Une atroce puanteur régnait, relents de putréfaction, d’excréments et de poisson pas frais. Les cinq compagnons suffoquaient, nauséeux. Un bruit terrifiant résonnait dans la cavité, faisant trembler le sol et les parois, martelant les tempes. Un grondement d’une puissance surhumaine.

Par terre reposait une immense masse spongieuse et fangeuse, sorte de dragon bipède à tête de bigorneau. La créature était étendue, roulée sur elle-même, son corps obèse se soulevant à un rythme régulier.

— Mon frère, dans toute sa splendeur ! lança Gnagnatotep en guise de présentation. Ce fainéant passe sa vie à dormir, prétendant tout le temps que les astres ne lui sont pas encore propices. En fait, c’est juste le pire paresseux de toutes les dimensions. Il utilise des prophéties débiles pour justifier son droit à sommeiller au lieu de se comporter comme un démon digne de ce nom ! La honte de notre famille… Écoutez-le ronfler comme une vieille truie !

Et en effet, on ne pouvait qu’entendre le vrombissement tonitruant de la créature endormie. Hoops remarqua alors l’objet de leur quête dans ces souterrains. La tête de mollusque de Keuteylhay reposait sur le tapis volant dont Halkadim leur avait parlé. Nœil regardait son ami, mais ne comprit pas assez vite ce qu’il entreprenait. Avant que quiconque ait pu réagir, le voleur se tenait à côté de la tête plus grosse que lui, et tirait d’un coup sec sur le tapis pour l’en déloger.

Le crâne du démon cogna contre le sol, et ses paupières s’ouvrirent. Les yeux étaient énormes, bouffis de sommeil, mais brûlant de rage. Hoops s’éloigna à quatre pattes pour rejoindre ses compagnons, poussant le tapis volant devant lui, tandis que la créature se redressait, haute comme dix hommes. Sa voix tonna dans toute l’étendue des cavernes du grand chêne.

— QUI OSE ME TIRER DE MON SOMMEIL ÉTERNEL ! J’ESPÈRE QUE LE COUPABLE A UNE BONNE RAISON !

Gnagnatotep se fit toute petite, connaissant bien la violence de son frère quand il était éveillé ainsi. Les cinq hommes, quant à eux, firent preuve d’un élan de lucidité incroyable en prenant leurs jambes à leur cou et en s’enfuyant par la galerie la plus proche. La dernière chose qu’ils entendirent avant de quitter la salle fut le hurlement du démon qui enjoignait sa sœur à se lancer à leur poursuite.

Ils courraient aussi vite qu’ils le pouvaient, c’est-à-dire presque au pas, tâtonnant dans l’obscurité. Derrière eux, une lueur verdâtre qui approchait dangereusement à chaque instant. Hoops tenait fermement le tapis, en essayant tant bien que mal de le retenir au sol. Le voleur avançait par bonds, se cognant fréquemment aux parois rocheuses. Une soudaine lumière, relativement vive, s’échappa des mains de Resei. Le magicien muet avait récupéré une belle touffe de lichens. Cet éclairage révélé, il fit quelques gestes en direction du voleur pour lui expliquer qu’il suffisait de donner un ordre à un tapis volant pour qu’il s’exécute.

Hoops réfléchit. Le seul ordre qu’il trouva fut :

— Couché le tapis !

Ce qui fonctionna à merveille.

Maintenant qu’ils étaient libérés de leurs deux entraves ─ l’obscurité et le voleur volant ─ ils purent repartir à un vrai rythme de course effrénée, plus en accord avec l’urgence de la situation.

Ils firent des tours et des détours dans les galeries, sans trop savoir où ils allaient. Tournant sans fin, ils finirent par rencontrer l’Indicible. Une étrange créature se dressait face à eux, semblant les attendre dans une des salles souterraines. Comme une flaque vivante, composée d’ombres et d’ébène liquide. Des étincelles parcouraient ses formes mouvantes, improbables étoiles sur ce corps fluide et solide en même temps. Ils tremblèrent, sans savoir que face à eux se tenait Ghlmkljiruedznyufugysufndgyuhfng, la Chose qui Devrait porter un Nom mais qu’On ne peut Nommer car Il est Imprononçable.

L’Horreur se jeta sur eux. Ils prirent de nouveau la fuite. La flaque ténébreuse les poursuivait bien plus vite que Gnagnatotep l’avait fait. Ils ne parvenaient pas à la semer. Ils se pressaient, mais fatiguaient déjà. Et comme un malheur arrive rarement seul, ils arrivèrent dans la pièce d’où ils venaient. Nez à tentacules avec Keuteylhay.

— PEUT-ÊTRE ALLEZ-VOUS ENFIN ME RÉPONDRE ? POURQUOI M’AVOIR RÉVEILLÉ ?

La situation n’aurait pu être plus critique. Un démon enragé en face d’eux, une créature innommable qui étalait son fluide sur les parois de la salle, Gnagnatotep qui débouchait d’une galerie, menaçante. Et personne pour leur venir en secours. Ils se préparèrent à endurer leur pire supplice depuis la dernière fête des orties, et le Grand Bain Urticant…

La Compagnie des Bras Cassés (Episode 10)

Edit : Cet article a été initialement publié le 3 avril 2006.

La Compagnie des Bras Cassés

Épisode 10 : Où l’on parcourt de sombres souterrains

Vers l’Épisode 1…

Ils étaient tous cinq à l’entrée des cavernes du grand chêne. Halkadim les avait conduits, avant de les laisser au pied de l’arbre millénaire. Depuis plusieurs minutes, ils contemplaient l’arche végétale qui s’ouvrait sur d’impénétrables ténèbres. Pourtant ils allaient devoir y entrer. Habalorm déglutit. Pâle comme un cadavre d’orque, il fut le premier à s’avancer dans l’obscurité. Nos quatre héros se résignèrent à lui emboîter le pas, bien aidés par les murmures que les arbres émettaient, alors que le soir posait ses nuances grisâtres dans les cieux.

Pendant quelques temps, la lumière du jour déclinant éclaira un peu leurs pas. Puis ce fut la nuit.

— Quelqu’un a pensé à prendre une torche ? demanda Nœil.

Un rideau d’ombres opaques les enserrait. Ils ne voyaient rien. Chacun se rattachait à un pan de vêtement de celui qui le précédait. Seuls les sons de leurs respirations et de leurs pas hésitants parvenaient à leurs oreilles. Une odeur de mousses défraîchies et un goût de pourriture envahissaient leurs sens.

— Alors ! Vous répondez ? insista Nœil, la voix tremblante.

— Pas moi !

— Pas moi…

— Je n’y ai pas pensé…

— Mmmmmmmmm ! marmonna Resei.

— Gnihihi !!! fit une voix aiguë devant eux.

— C’est quoi ça ? demanda Hoops.

On entendit un curieux bruit de succion quand Habalorm tenta de sonder l’espace devant eux. Le bûcheron émit un cri dégoûté en posant la main sur une immonde substance gluante et suintante. La matière écœurante frémit à ce contact.

— Je ne sais pas ce que c’est, commenta Habalorm, mais c’est vraiment infect !

— Et toi alors ! T’as fini de me peloter ! se plaignit la voix anonyme.

Le bûcheron fit un bond en arrière, bousculant Qwar qui se tenait dans sans dos, sans lâcher le corps mou et dégoulinant d’humeurs collantes.

— Euh… Désolé mademoiselle.

— Madame, s’il vous plait ! Un peu de respect jeune homme ! Jamais on ne m’a traitée de la sorte en près de six mille ans d’existence ! Et veuillez lâcher mon tentacule. C’est très inconvenant de votre part. Je plains votre pauvre mère d’avoir enfanté un tel goujat !

Habalorm s’exécuta, penaud, tandis que ses compagnons étouffaient tant bien que mal leurs gloussements moqueurs. Nœil prit la parole.

— Si vous pouviez nous éclairer sur votre nature, nous vous serions reconnaissants, ma Dame.

Le barde avait à peine achevé sa phrase, qu’une vive lueur verdâtre les éblouissait, révélant la créature qui se tenait dans le souterrain face à eux. Dans toute la splendeur de ses difformités. Elle possédait un corps de femme grotesque, couvert de boursouflures purulentes. Chacun de ses six bras se terminaient par autant de tentacules qui fouettaient l’air de façon désordonnées. Son torse s’achevait lui-même en un appendice quelque peu phallique au bout duquel s’ouvraient une bouche garnies de crocs et deux petits yeux porcins. Resei ne put retenir une grimace de dégoût. Il fut gratifié d’un regard d’une telle noirceur qu’il en frissonna d’effroi.

— Je suis Gnagnatotep, la sœur du Grand Keuteylhay. Et vous, petits hommes succulents, qui êtes-vous pour vous introduire dans notre éternelle demeure ?

Une immonde langue putréfiée passa sur les contours de sa bouche terrifiante, et une lueur vorace éclaira son regard. Les cinq dîners potentiels n’osaient rien dire, restaient pétrifiés d’horreur. Hoops, une fois n’étant pas coutume, prit la parole en premier.

— Est-ce que tu peux baisser la lumière s’il te plaît madame ?

— Pardon ?

— Ben ouais, vous êtes vraiment lai…

— Ce que mon compagnon cherche à dire, l’interrompit prestement Habalorm, c’est que votre beauté, associée à un tel éclat, nous éblouit avec tant de vigueur que nos yeux ne peuvent demeurer grand ouverts !

— Je comprends, répondit Gnagnatotep en ne conservant qu’un éclairage tamisé. Mais cela ne me dit pas ce que vous faites dans les cavernes du grand chêne.

— Nous rendons visite à votre auguste frère, pour… euh… pour lui offrir des présents très rares.

— Quel genre de présents ?

Habalorm fit signe à Hoops de le rejoindre. Il lui demanda de sortir de sa besace son objet de plus grande valeur. Le voleur exhiba le plus inattendu des objets. Un simple bâton. Habalorm poussa un soupir désespéré, alors que la créature regardait le bout de bois anodin avec suspicion.

— Qu’est-ce donc ? interrogea-t-elle.

— Je sais pas. J’ai trouvé chez Zorglabak le Dieu Ténébreux, quand on a délivré la princesse Sirieldhil. Ça doit être un puissant objet magique. C’est obligé. C’est peut-être le fameux Manche à Balai Musical des Gnomes lubriques de la phallosylve du Grand Océan.

— Lubriques ? Phallosylve ? Voilà qui doit être intéressant ! remarqua Gnagnatotep avec malice. Suivez-moi ! Je vais vous conduire à mon frère.

Peu rassurés, ils suivirent la sœur du démon marin à face de bigorneau. Elle les guida à travers le dédale des souterrains. Ils traversèrent d’innombrables galeries, d’immenses salles aux concrétions calcaires impressionnantes, firent des tours et détours qui leur donnèrent le tournis. Après ce qui leur parut une éternité, Gnagnatotep leur annonça que la prochaine salle abritait la chambre de son frère, le grand dormeur éternel…

La Compagnie des Bras Cassés (Intermède 2)

Edit : Cet article a été initialement publié le 17 mars 2006.

La Compagnie des Bras Cassés

Intermède 2 : Dans la même tour, toujours quelque part…

Vers l’Épisode 1…

Une silhouette trapue, quelque peu grotesque, se glissa dans la pièce. Elle s’inclina bien bas devant Yagdurz. La créature à la peau squameuse s’exprima d’une voix nasillarde et plaintive.

— Votre Sublimissime Putrescence, votre ténébreux espion ailé m’apporte une grande nouvelle ! Halkadim a envoyé les hommes qui vous tiennent tête et qui possèdent l’œil du Cyclope dans l’antre de Keuteylhay ! Ils sont fait votre Délectable Purulence. Ils sont fait !

Yagdurz éclata d’un rire pervers.

— Parfait mon cher vermisseau, parfait. Ils sont trop forts pour ce démon, mais il devrait les affaiblir suffisamment pour que la Chose qui Devrait porter un Nom mais qu’On ne peut Nommer car Il est Imprononçable puisse les achever. Que mes Zanlugs partent immédiatement s’occuper de leurs cadavres et me ramènent l’œil de Markùlg. Enfin, je vais pouvoir quitter cette prison ! Il faudra que je pense à remercier ce maudit Halkadim le Non-présent.

— Mais si il était présent, votre Méphitique Infâmie !

— Quoi ?

— Vous dites que Halkadim n’était pas présent, alors qu’il l’était ! L’espion a été clair là-dessus !

— Mais non, larve sans cervelle ! On l’appelle le Non-Présent, à cause de ses croyances et pratiques.

— Je vous assure pourtant qu’il était avec ces traîtres de voleurs.

— Qu’importe, vil microbe ! Ma liberté sonnera le glas de celle des peuples de cette dimension !

Le rire tonitruant du sorcier en robe noire résonna une nouvelle fois dans sa tour,  et cette fois-ci encore s’acheva sur une quinte de toux.

— Ô divin Furoncle Turgescent ! Il faudrait soigner enfin cette mauvaise toux.

— Silence vermine ! Je te nourris, loge et blanchis pour que tu flattes mon ego ! Pas pour que tu te soucies de ma santé !

Le serviteur se perdait en excuses devant son maître, quand celui-ci, excédé, le congédia d’un simple geste de la main. Une fois seul, Yagdurz se parla à lui-même.

— Par les Saintes Gonades de ma mie la déliquescente Liche ! La liberté me tend enfin les bras ! Mes conquêtes seront sans limites et mon nom fera trembler les rois et les Dieux eux-mêmes ! Bientôt Noghaard connaîtra la peur et la destruction !!!

Un horrifiant bruit, proche du crachat de poumon, secoua la tour du sorcier…