Au Comptoir du Coupe-Jarrets (4)

Edit : Ce texte a été initialement mis en ligne le 20 août 2007.

Jeux d’enfants (2/2)

Les routes qu’il suivit le conduisirent à travers la campagne environnant Grosval, l’obligeant à courir comme jamais auparavant pour semer Glor et Findel, les brigands siamois et obèses. Elles lui firent traverser un bois où il trembla comme une feuille de longues minutes durant, avant de se rendre compte que le bruit étrange qui lui avait fait naître des sueurs glaciales n’était en fait que le brame d’un cerf en rut. Il remonta un fleuve sur une embarcation improvisée qui avait essayé de le noyer, un grand carnénuphar en réalité, qui avait cessé sa croissance, mais n’avait rien perdu de son appétit. Il va sans dire que Kevans dut terminer son parcours le long du cours d’eau à pied, sur la terre ferme.

Mais tout ceci ne fut rien à côté de l’épreuve qui l’attendit dans le bois d’Huiledolive, niché à deux pas des gorges du fleuve Colda, connu des randonneurs et des gens du coin pour ses amoncellements zoomorphiques de roches. Kevans pénétra dans le bois sans rien savoir de ce qui en faisait la particularité touristique. Et sans savoir que les voyageurs n’y venaient jamais désarmés. Le crépuscule serrait déjà le jour dans une solide étreinte quand le frêle jeune homme s’aventura sous les frondaisons. Quelques poignées de minutes plus tard, avisant une clairière lui paraissant accueillante, il y monta son camp pour la nuit. Une fois encore, il put remercier Dekat le Long pour l’invention de la Tiou Sekonde, qui se révéla bien pratique pour dresser son bivouac.

Il dormit comme un loir, bercé par les cymbalisations et stridulations hypnotiques de la faune locale. Il s’éveilla tout frais au petit matin, engloutit un rapide, mais solide, petit-déjeuner, remballa son barda, s’en lesta le dos et se remit en marche, laissant la nature accomplir lentement sa symbiose avec sa tente.

Il s’enfonça plus profondément dans le bois. Autour de lui, au travers des ramures, il apercevait avec émerveillement les animaux dessinés par les pierres, comme si les vents avaient sculpté celle-ci pour lui donner forme. Un oiseau au fin plumage le fit siffler d’étonnement, un crapaud à l’air ridicule le fit coasser de rire, un chaton semblant endormi le fit ronronner de contentement. Un géant à l’œil vif le fit… fuir dès que son bras commença à bouger !

Kevans prit ses jambes à son cou, mais le géant fut plus rapide pour le saisir entre les omoplates et le soulever du sol. Le jeune homme paniqua. Il se mit à hurler des propos incohérents. Le titan le secoua un peu pour le faire taire, mais n’y parvint pas. Il se saisit alors d’une plaque de roche impeccablement polie dans une de ses mains démesurées, tenant toujours Kevans dans l’autre. De ses pas sans commune mesure avec ceux de l’homme, il se dirigea vers la Colda et s’arrêta à son bord. Il regarda pensivement son gigantesque galet et le tout petit être vociférant, et déposa délicatement le second sur le premier. Le géant ramena son bras en arrière et plissa les yeux, comme s’il visait un point dans l’eau. Quand Kevans comprit ce qui risquait de se passer, la peur lui coupa la voix. Il garda la bouche grande ouverte sur un cri muet.

Le colosse effectua un grand geste vers l’avant et relâcha Kevans-sur-le-galet qui alla frapper l’eau, pour rebondir dessus, avant de la frapper de nouveau, pour rebondir encore, et ainsi de suite jusqu’à joindre l’horizon. Le géant le perdit de vue, mais Kevans-sur-le-galet ne finit pas son trajet ici, au milieu du fleuve. Un dernier ricochet le propulsa hors du lit de la Colda. Le rocher s’enfonça en partie dans le sol, et Kevans fut seul pour accomplir le dernier rebond au milieu de la poussière. Les yeux encore écarquillés par la terreur, il s’enfuit pour aller le plus loin possible de ce fou furieux qui avait eu la mauvaise idée de la jeter avec son galet géant. Sa course finit par lui faire franchir la porte de la première bâtisse qu’il croisa, à savoir le Coupe-Jarrets. La suite vous la connaissez.

Voici à peu de choses près le récit que Kevans fit à Rikhar quand il eut recouvré quelques forces, ainsi que son esprit.

L’aubergiste le regarda, un curieux air matois sur le visage. Puis un grand sourire l’illumina.

— Eh bien voilà ce que c’est jeune homme que de vouloir se rendre dans le bois d’Huiledolive sans se renseigner avant ! Ce géant que tu as rencontré s’appelle le Vieux Gras. Depuis qu’il est devenu impuissant, comme une grande partie des mâles de sa famille, il déprime souvent et reste prostré au milieu des animaux de pierre que ses enfants avaient bâtis par jeu. Tous les humains qui pénètrent les bois savent qu’il faut éviter les pierres.

— Mais je ne lui ai rien fait moi à ce géant. Pourquoi m’a-t-il traité de la sorte ? N’était-il pas censé simplement me manger ?

— Tu n’y es pas du tout mon petit. Il t’a juste confondu avec un bébé géant ! Il adorait leur faire faire ce qu’il appelle du seurfe sur la Colda, qui à l’époque était un peu plus large et avec des courants plus violents. C’est pas plus compliqué que ça.

Kevans le regardait, les yeux ronds comme des billes.

— Évidemment, s’il était un peu moins myope, il se serait peut-être aperçu que tu n’étais pas assez gros pour un bébé géant, et il t’aurait tout simplement mangé au lieu de te causer involontairement une telle peur.

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