Au Comptoir du Coupe-Jarrets (3)

Edit : Ce texte a été initialement mis en ligne le 20 juillet 2007.

Jeux d’enfants (1/2)

Les après-midi étaient plutôt calmes au Coupe-Jarrets. Peu de clients, donc peu de vapeurs éthyliques. On ne trouvait que les habitués les plus inamovibles, le genre à ne jamais décuver puisque leur mégère d’épouse ne les laisseraient jamais entrer dans le domicile conjugal avec une haleine même un tout petit peu avinée. Pour Rikhar, le tenancier de l’honorable établissement, les jours se suivaient inlassablement. Ce qui l’arrangeait bien car il pouvait ainsi nettoyer son auberge, réparer le mobilier cassé, installer de nouveaux fûts de vin et de bière, repriser ses chaussettes et son tablier usés, pour que tout soit prêt quand viendrait le soir.

C’étaient certainement ces occupations qui monopolisaient sa concentration et firent qu’il ne prêta guère attention à un bruit inhabituel, un peu comme le son de dés que l’on secouerait au fond d’une chope en étain cabossé.

Fronçant les sourcils, dubitatif, il entreprit de trouver la source du claquement anormal à cette heure de la journée. Il ne lui fallut pas longtemps pour la découvrir, car il remarque presque aussitôt un inconnu assis à la table la plus proche de la sortie. Un échalas blond vêtu des pieds à la tête en vert kaki à zébrures marrons, les yeux écarquillés par la terreur, grelottait sur sa chaise en claquant des dents. Il n’avait même pas pris le temps de déposer son massif sac à dos, une sorte de montagne de tissu donnant l’impression qu’un escargot en tenue de camouflage se tenait dans l’auberge.

Rikhar approcha de lui en essuyant le pichet qu’il venait de rincer.

— Bah alors p’tit gars. Qu’est-ce qui t’arrive ?

Le jeune homme tourna la tête avec lenteur, le regard noyé dans la folie, fait auquel l’aubergiste n’était pas habitué, ses interlocuteurs ayant plutôt le regard noyé dans l’alcool.

— Aaargll ! parvint-il à articuler péniblement avant de tomber de sa chaise, dans un concert de bruits de casseroles.

Il avait l’air d’une tortue retournée, avec ses quatre membres qui battaient frénétiquement dans le vide, alors qu’il reposait sur sa carapace de toile imperméabilisée. Il hurla encore une fois et s’évanouit.

A ce moment du récit, il est temps de revenir quelques jours en arrière, dans le hameau du Grosval, situé comme il se doit autour du sommet d’une colline. Kevans, grand, blond, fin comme un brin de paille, se rendait chez Dekat le Long, vendeur de matériel de randonnée localement renommé pour le bon rapport qualité-prix de ses fournitures. Kevans y avait acheté tout ce qui lui semblait nécessaire pour entreprendre son périple, c’est-à-dire la quasi totalité des divers articles présents dans la boutique, bien aidé dans ses choix, il faut l’avouer, par l’habile commerçant.

Il n’avait pas résisté au produit introuvable ailleurs en Noghaard, fruit du partenariat de Dekat le Long et du mage Kechtoua, une guitoune à usage unique, la Tiou Sekonde. Un concept révolutionnaire de tente lyophilisée qu’il suffisait d’arroser un peu pour qu’elle prenne forme. Une fois passée la nuit, l’heureux campeur pouvait partir l’esprit tranquille, la Tiou Sekonde étant biodégradable. Seules les nuits pluvieuses ou même un peu trop humides posaient quelques soucis. Kevans en avait acheté une douzaine de bourses en cuir. Dekat le Long l’avait cependant mis en garde. Il fallait absolument protéger le contenu de ces aumônières de l’humidité. Une simple goutte d’eau entrant en contact avec la poudre pourrait avoir de fâcheuses conséquences.

C’est ainsi que Kevans ajouta à sa liste de fournitures, déjà longue comme le bras d’un géant océanique, lesquels sont bien plus imposants que leurs cousins des montagnes et des collines, une boîte totalement hermétique. Tout ce matériel lui coûta bien entendu jusqu’à la moindre petite poussière de piécette qu’il était parvenu à économiser jusqu’à ce jour, mais tout ceci lui importait peu. Il était trop heureux de partir enfin à l’aventure, tout fier de pouvoir exhiber son incroyable barda dans les allées du hameau.

Et le bonheur des uns faisant parfois le bonheur des autres, en l’occurrence celui de Dekat le Long, le spécialiste de la randonnée put enfin vendre son fond et s’offrir cette petite villa en bord de mer qu’il convoitait depuis quelques années. Il nageait encore dans la béatitude quand un navire en perdition, une forte nuit d’orage, eut la mauvaise idée de débarquer dans sa chambre, trois mois plus tard.

Mais continuons à nous intéresser à Kevans qui, après quelques centaines de mètres à porter son monstrueux paquetage, commençait à se sentir comme un mulet à pleine charge. Heureusement, il possédait une potion d’Allégresse, qu’il avait trouvée en soldes au Joyeux Docker, le navire marchand qui remontait le fleuve à chaque saison et s’arrêtait auprès du hameau. Une petite gorgée lui suffit à oublier le poids sur ses frêles épaules. Il reprit sa route en sifflotant, butant à chaque intersection, car il avait oublié malgré tout d’acheter une carte, mais avançant quand même. Après tout, peu lui importait le trajet, tous les chemins le mèneraient nécessairement à l’Aventure.

À suivre…

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