Au Comptoir du Coupe-Jarrets (2)

Edit : Ce texte a été initialement publié le 30 avril 2007.

Le Chevalier à la Barbichette

Ce soir là, l’alcool avait coulé plus qu’à l’habitude et la clientèle de l’auberge était passablement éméchée. Bien plus que d’ordinaire. Même Khârl le conteur, normalement si sobre, était quelque peu grisé par les vapeurs éthyliques qui emplissaient la salle commune. Il se leva pour prendre la parole.

— Je vais vous raconter une histoire que m’a rapportée mon grand-père. Il la tenait lui-même de son grand-père, qui la tenait de son grand-père, qui la tenait de son grand-père, et ainsi de suite. En vrai, l’histoire se passe il y a très longtemps, à l’époque où les dragons parcouraient encore les cieux de Noghaard.

Sa voix était hésitante, il appuyait trop certaines syllabes, partait dans les aigües de façon incontrôlée, mais il possédait l’attention de son auditoire aviné.

— C’est l’histoire d’un chevalier…

— On la connaît ton histoire ! brailla un des ivrognes.

Toute l’assistance éclata d’un même rire gras et tonitruant. Khârl essaya de conserver son sérieux, et de ne pas paraître trop offusqué par cette interruption.

— Donc, je disais, c’est l’histoire d’un chevalier errant qui s’appelait Galeran, surnommé le Chevalier à la Barbichette, à cause de ses longs poils au menton. Il se trouve que ce brave homme partait en quête d’une damoiselle à sauver et qu’il entendit parler d’une famille de dragons qui retenaient captive la jeune princesse d’un royaume voisin. J’en vois qui sourient comme des benêts, mais n’oubliez pas qu’à cette époque il était courant que les dragons kidnappent les héritiers des divers trônes pour demander ensuite une rançon, en numéraire ou en nature. Or celle qui était réclamée ici se révélait totalement inimaginable ! La moitié des troupeaux des vallées qui environnaient leur montagne, telle était l’exigence des ravisseurs à écailles. La présence de Galeran sur ses terres était donc une aubaine pour le roi, qui n’était pas prêt à régler un tel tribut pour sa peste de fille.

« Bien entendu, le fier godelureau partit à l’assaut sitôt qu’il eût topé avec le roi. Il se précipita vers le Mont Ardent, armé de sa seule épée, de son courage et de sa barbichette. Sans même s’annoncer, ou encore frapper, il entra en trombes dans la demeure des dragons.

Khârl marqua un temps de pause, observant son public aux yeux bouffis ou chassieux. Il patienta, attendant qu’une certaine exaspération monte parmi les débauchés attablés.

— Et alors ! beugla le vieux Maarthin, accoudé au comptoir.

— Et alors ? reprit le conteur avec un sourire aux lèvres. Imaginez un instant qu’on débarque chez vous en plein milieu du repas familial. Vous réagissez comment ?

Murmures excités dans la salle commune, alors que chacun voulait faire partager à son voisin le sort réservé à l’intrus qui viendrait les déranger ainsi.

— Eh bien là c’est pareil ! Le gentil papa dragon a bouffé le méchant chevalier.

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