All Sinners – Jour 4 – Scène 2

15h00

Je n’ai plus le choix maintenant. Faut que je tente le tout pour le tout. J’ai détaché la corde du volant de la porte extérieure et je l’ai accrochée à sa jumelle. C’est sas fermé que je me prépare à ouvrir la deuxième porte. Et advienne que pourra. Je teste le volant qui la maintient fermée. Il ne semble pas grippé. Je prends ma respiration. Je fais comme j’ai vu faire dans Le Grand Bleu. Ça vaut ce que ça vaut comme expérience de l’apnée.

Je déverrouille la second porte du sas. Je sens l’eau qui pousse de l’autre côté. Quelques filets commencent à s’infiltrer. Comme dans les films avec les sous-marins qui ont une fuite. Dernière et généreuse inspiration et c’est l’ultime tour de manivelle.

J’ai juste le temps de m’écarter avant que la porte ne s’ouvre violemment et que le flot ne s’engouffre. Je m’y attendais, mais ce prendre un tel cubage en pleine poire, ça secoue généreusement son homme. Avant que tout le sas ne soit submergé, je parviens à me projeter jusqu’à la porte, à m’agripper de toutes mes forces au montant métallique de la porte. Malgré mes gants, je sens la morsure dans ma chair. La pression m’écartèle, je bataille comme jamais pour passer de l’autre côté. Je relâche au passage plus d’air que je ne l’aurais voulu.

La porte franchie, le courant me propulse immédiatement dans la canalisation. Pas le temps de penser que je suis déjà en bout de corde. Pourvu qu’elle tienne le choc. Ce qu’elle fait admirablement. Mes mouvements sont difficiles et lents, mais je parviens à prendre la torche en main. L’eau est dégueulasse, j’y vois pas grand chose. Trouver la bouche d’égout au milieu de ce brouillard liquide, c’est pas gagné.

Je remonte le long de la corde à la force des bras. Je ne peux pas me permettre de perdre du temps. Je lutte contre le courant, je lutte contre mon corps qui veut respirer, je lutte contre la flotte terreuse qui me bouche la visibilité. Je m’arrête une seconde. Je devrais être à peu près au niveau de la bouche d’égout si le zigue de cette nuit ne s’est pas foutu de ma gueule. Forcément, je la vois pas. Par contre, je parviens à distinguer difficilement quelque chose qui m’interpelle. Le flot semble remonter à deux pas en face de moi. On dirait qu’il se scinde en deux. Serait-ce possible ? Après tout, il ne serait pas illogique que les bouches d’égouts aient sauté sous la pression de l’eau. J’ai juste ce qu’il faut de corde pour tenter le coup.

Je pousse sur mes jambes, mais pas assez fort. Je repars le long de la canalisation. Nouvel effort pour revenir à hauteur du courant ascendant. Je me propulse de nouveau, en y mettant tout la force dont je suis capable. Le flux me happe, m’envoie vers le haut. J’appuie sur la sécurité du mousqueton, qui libère la corde, et moi pas la même occasion. Je m’envole.

Ma combinaison racle sur la paroi du conduit qui me mène vers la surface. Je grimace de douleur alors qu’elle se déchire et mon épaule gauche avec. Je vais être bon pour une belle infection si je m’en sors. Mes genoux tapent dans un barreau métallique au passage. Mieux vaut eux que ma tête. J’ouvre la bouche, incapable d’empêcher plus longtemps mes réflexes de commander la respiration. Mes poumons brûlent, ma tête explose. Un cri inaudible monte de gorge, sort de moi en bulles de silence. Je souffre de tout mon corps.

Et je crève enfin la surface de l’eau. J’aspire une petite goulée d’oxygène avant que le courant ne m’emporte de nouveau dans un univers où mon être ne peut pas vivre. Au prix d’un ultime effort de volonté, je bats des pieds pour remonter vers l’air libre. Ma tête s’extrait de l’eau. Mon instinct de survie guide ma dérive pour me mener à un lampadaire où je m’accroche. Il y a plus d’un mètre d’eau. Je jette mes dernières forces pour me maintenir agrippé.

Reprenant mon souffle, j’observe cette ville battue par le vent et les pluies torrentielles. Ce ciel d’un noir d’encre, zébré d’éclair. J’ai la chance d’être protégé du souffle violent qui s’enroule ici où là en spirales. Sinon j’aurais déjà été emporté.

Ce n’est pas évident, mais après quelques minutes cramponné au réverbère, je me sens prêt à tenter de me dégager de là. Je reconnais le quartier où je suis. Dans DollTown, pas loin de la 77e. Je sais par où passer pour rejoindre la Tour de mon ex-patron. En m’accrochant à ce qui n’a pas été emporté, arbre, réverbère, panneau de circulation, feu tricolore, je parviens jusqu’à la ruelle la plus proche. De là, je m’extraie enfin de l’eau pour monter sur une échelle de secours. Je suis trempé. Les trombes qui se déversent du ciel ne me promettent pas une rapide amélioration. Au moins, je suis sauf, et de nouveau en ville.

Le sac que j’ai réussi à ne pas perdre pèse un poids abominable. Je me déleste du plastic inutile que j’avais laissé dedans. Le pain destiné à la bouche d’égout, Dieu seul sait ce qu’il est devenu. La torche a été brisée dans un choc, le smartphone noyé au passage. Heureusement, le Desert Eagle est intact. Je le garde au sec avec ses chargeurs. On a pas fini de causer lui et moi.

Contribution pour la TwitterFiction All Sinners, nouveau projet transmedia de Jeff Balek (qu’il qualifie de M.O.R.W.S. pour Multiwriter Online Role-Writing Story, concept qui me plait bien à vrai dire). À suivre du 28 novembre au 2 décembre sur Twitter grâce au hashtag #AllSinners. Mon personnage : Kieran O’Gara, porte-flingue.

Suivez aussi l’intrigue de Jeff Balek (Twitter – Blog), de Michael Roch (Twitter – Blog) et de Jartagnan (TwitterBlog).

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