La Compagnie des Bras Cassés (Episode 13)

Edit : Cet article a été initialement publié le 21 juillet 2006.

La Compagnie des Bras Cassés

Épisode 13 : Où l’on survole le monde en évitant de passer par-dessus bord.

Vers l’Épisode 1…

Après les salutations d’usage auprès d’Halkadim, ils s’élancèrent sur la route céleste, portés par la moquette planante. Ils n’osaient pas regarder le sublime paysage qui s’étendait sous le tapis. Quel dommage pour eux ! Ils auraient pu voir les plaines verdoyantes d’Emürie, les reflets argentés du soleil jouant sur les crêtes des vaguelettes du long fleuve Lhean. Mais ils étaient bien trop occupés à se cramponner aux fibres de leur planeur pour y prêter une quelconque attention. Habalorm avait viré à un seyant vert pale du plus bel effet, tandis que Resei réprimait avec difficulté la nausée qui lui vrillait les entrailles. De leur côté, Qwar et Hoops géraient leur vertige incoercible de la manière la plus courageuse qui soit, en fermant les yeux et en claquant des dents.

Seul Nœil semblait supporter leur excursion aérienne avec un peu plus de facilité. Certes, il n’osait pas se pencher par-dessus bord, mais il partit quand même en quête de victuailles dans la besace que le mage temporaliste leur avait fournie. Il en sortit une poignée de prunes séchées qu’il mangea en grimaçant, tant elles étaient âcres. Son estomac réagit par quelques soubresauts spasmodiques, puis s’apaisa. Le barde éborgné tira alors un pipeau en bois de sa poche, un instrument qui avait vu passer tant de saisons que son aspect s’en ressentait effroyablement. Il porta le court bec du cylindre en piteux état à ses lèvres. Il en extirpa avec difficulté une suite de notes stridentes qui firent varier le teint d’Habalorm du vert à un violacé peu ragoûtant.

Avec un toussotement gêné, Nœil arrêta de jouer, mais ne perdit pas son envie de divertir ses amis. Il se racla la gorge sans délicatesse, et entonna d’une voix de fausset une chanson qu’il jugeait appropriée.

On n’avance à rien dans c’tapis volant
Là haut on t’sert qu’des pruneaux
Tu pourras jamais tout bouffer t’empiffrer
Tais-toi et vole

Un simple regard du bûcheron, d’une insondable noirceur, coupa court à l’envolée lyrique du barde. Il tourna le dos à son compagnon au bord de l’explosion digestive, alors que lui-même fulminait intérieurement contre le manque de goût de ces barbares forestiers. Leur voyage quelques pieds sous les nuages se poursuivit dans un silence rare. Le tapis continuait sa route avec insouciance.

Mais nos héros ignoraient un fait d’importance, qui ne vous aura peut-être pas échappé. Ils parvenaient en effet au milieu du treizième tronçon de leur périple. Celui où vint à eux une sombre malédiction, sous une forme inattendue.

Bercés par les légers remous de leur carpette portée par l’éther, les cinq compagnons avaient fini par céder au sommeil. Ils ne prirent pas conscience des subtils changements du chatoiement céruléen. Des reflets pourpres et violacés encadraient de larges strates d’un gris sombre. Une brise fraîche caressa leurs visages. Le souffle du vent forcit peu à peu. Des poignées d’éclairs ardents s’égrenaient çà et là à quelque distance. Une soudaine et violente rafale fit tanguer dangereusement le tapis, éveillant nos héros en sursaut. Un coup de tonnerre résonna, accompagné d’une vibration assommante. Une silhouette féminine, formée de brume écarlate, se dressa sur leur passage. Elle croisa ses bras vaporeux sur sa poitrine voilée. Le carré de soies tissées stoppa son vol à une distance respectable de la créature à l’air orageux. Des lèvres se formèrent sur son visage, articulant des mots qui étaient autant de bourrasques risquant de faire chavirer le tapis et ses passagers paralysés par la terreur. La voix tonnait, presque assourdissante.

Savez-vous où vous vous trouvez, mortels ?

Habalorm, ne tenant plus avec toutes ces secousses qui lui remuait les entrailles, eut la mauvaise idée de choisir ce moment précis pour offrir au contenu de son estomac un trajet retour pourtant prévisible. La matière fétide, âcre et chaude traversa de part en part le corps brumeux de la créature. La substance cotonneuse qui la composait devint nébuleuse, un enchevêtrement de cramoisi et d’ombres injecté d’éclairs argentés.

Jamais je n’avais été autant humiliée ! Nul mortel ne peut se dresser ainsi face à Zyauna la Sorcière !

Les cinq hommes se mirent à trembler avec davantage de vigueur. L’être qui leur lançait un regard haineux était effrayant. Même le tapis volant semblait apeuré. La silhouette de Zyauna grandit encore, les dominant largement, tandis que les nuages noirs s’écartaient avec déférence dans le ciel.

Un tel blasphème mérite châtiment.

Ils se regroupèrent au centre de l’ouvrage tissé, se serrant les uns contre autres, anticipant les coups à venir.

Vous craignez la douleur ? Comme c’est touchant. Mais la souffrance de vos corps ne serait rien en comparaison du sacrilège que représentent vos viles existences. Vous avez profané ma substance sacrée ! Alors retenez bien chacun mes mots.

Ils déglutirent à l’unisson, les yeux écarquillés par l’angoisse. Ils étaient suspendus aux lèvres vaporeuses.

Par ma voix, je vous maudis ! Par mes mots, je vous enlève toute chance de voir se réaliser votre souhait le plus cher ! Par mon souffle, j’anéantis votre volonté et votre âme ! Par ma colère, je vous prive de toute faculté de raisonnement ! Par mon silence, je scelle ma malédiction.

Et elle se tut.

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5 réflexions sur “La Compagnie des Bras Cassés (Episode 13)

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