Nouvelle inédite : L’instinct du prédateur

Une chose que je ne fais plus sur ce blog (la dernière fois c’était en février 2011, mais ce n’est plus en ligne, et pour cause puisque c’était le final de La Larme Noire V1), c’est de proposer des textes. Alors aujourd’hui, ce sera une courte nouvelle que j’ai terminé d’écrire en 2006, totalement inédite (là je suis comme deux ronds de flan, parce que trouver un texte inédit sur mon disque dur, je n’y croyais plus). En fait, j’avais juste publié son début suite au refus qu’elle a essuyé lors du premier appel à textes auquel j’avais participé.

Et si vous préférez la lire sur votre liseuse, je vous propose les versions ePub et Kindle.

Bonne lecture !

L’instinct du prédateur

J’entre dans la pièce avec un soupçon d’appréhension. La nuit est totalement opaque, un impénétrable rideau de ténèbres. Un léger courant d’air caresse ma peau couverte de sueur, me hérissant l’échine. Chaque parcelle de mon être vibre en parfaite harmonie avec tout cet environnement a priori hostile. Une cabane au milieu d’une forêt inconnue, la demeure de quelque trappeur qu’un ours affamé a sûrement dévoré pour son petit déjeuner, tel est le lieu où je cherche refuge pour la nuit. Le sommeil, la faim sont si forts. Je ne peux plus y résister. Pas de lumière. L’obscurité m’a envahi quelques instants auparavant. Je souffre de la morsure du froid sur ma chair tuméfiée. Que m’est-il donc arrivé ?

Je me souviens avec peine de bribes incohérentes des dernières heures. Tout s’entremêle. Une route. Un animal. Choc. Bruit. Puis plus rien. Ou plutôt si. La pluie. Partout. Omniprésente, oppressante. Et la nuit, les arbres, partout autour de moi. La douleur. Le sang qui ruisselle sur mon corps meurtri. Un éclair. Le tonnerre. Des craquements. La douleur. Si vive, obstruant le corridor de mes pensées pour n’y laisser que l’empreinte indélébile de la souffrance. Puis un cri, dans le lointain. J’essaie de progresser dans sa direction approximative. Là encore je sens poindre la douleur, manifestation primaire d’un être conscient qui cherche à obtenir une quelconque aide de la part d’un de ses semblables.

J’approche toujours et encore du lieu d’agonie de cet être de souffrance qui revendique de toute la force de sa voix son droit à l’algie. Peut-être déciderai-je d’abréger sa peine, peut-être augmenterai-je celle-ci. Je ne le sais pas encore. Néanmoins je continue d’avancer, presque mécaniquement, en prenant peu à peu conscience du fait que mon entêtement à vouloir en savoir plus ne vient que de cet instinct immanent à l’animal et qui le pousse à affronter avec une satisfaction presque morbide la douleur de ses semblables.

Aussi subitement qu’il avait brisé le silence nocturne, le cri se tarit, se tût complètement. Mon unique point de repère venait de s’éteindre. C’est alors que commence à monter la peur, cette terreur ancestrale inscrite dans l’inconscient collectif, la peur qui étreint le solitaire lorsqu’il se retrouve pris au piège d’un lieu inconnu, cette phobie incoercible que je n’ai jamais pu réfréner.

Une vague odeur de sang me parvient. Elle devient mon nouveau point d’ancrage dans ce monde que je ne reconnais qu’avec peine. Je la suis, et plus je m’approche de sa source, plus elle m’enivre, me revigore, m’offre le réconfort de savoir qu’une chose connue et maintes fois rencontrée m’environne. La mort. Je la sens présente partout autour de moi, comme une compagne qui marcherait dans mes pas, de peur de se perdre sur la route menant au lieu où elle doit accomplir sa tâche.

L’odeur est de plus en plus forte, une odeur de souffrance, d’agonie, de peur. Je vois une cabane à quelques pas de moi, dans une clairière. C’est de là que me provient cet espoir macabre de voir de nouveau la mort face à face.

Un nouvel éclair, qui vient s’abattre sur un arbre à mes côtés. La foudre embrase le bois pourtant humide avec une telle facilité. Tout s’illumine. Des étincelles volent en tout sens, brûlent ma chair. Des cendres virevoltent devant mes yeux, brûlent mes oculaires. La nature me ravit la vue, tandis que je hurle ma douleur à ce monde qui ne semble pas vouloir l’entendre. Je ne parviens pas à reconnaître ma voix, elle paraît si éraillée. La souffrance est insoutenable.

Vient de nouveau la peur. Toujours la même. Pourquoi sommes-nous si effrayé par ce que nous ne connaissons pas ? Pourquoi la perte subite d’un sens nous angoisse-t-elle ainsi ? Je n’ai aucune réponse.

Mon ouïe m’a abandonné elle aussi, quittant le navire en plein naufrage avant que toutes les chaloupes ne soient hors de portée. Tout ce que je peux percevoir, c’est la douleur qui me dévore, qui se rassasie de ma chair léchée par les flammes, qui m’enserre, me presse contre son corps aux écailles saillantes qui me pénètrent en une étreinte quasi extatique.

Le sang. Son odeur me parvient encore. Toute terreur me quitte, je sais ce que je dois faire. Le moindre de mes gestes, chacun de mes pas est guidé par mon instinct. Trouver un abri. Il est si proche, mon oasis au milieu de ce désert où la souffrance a la consistance de ce sable qui traverse les vêtements, s’incruste dans la peau, la mord, transperce les yeux.

Je le sens, petite tanière de bois abandonnée par la vie. Me voici entrant en ce sanctuaire de la mort, les douces fragrances du sang me parvenant avec une vigueur renouvelée. Je franchis le seuil, mais quelque chose me retient. L’arôme de la souffrance embaume l’atmosphère confinée des lieux. Il couvre les émanations de peur et de sang. Mais si la mort plane ici, elle ne s’est pas encore arrêtée dans cette cahute. Le bruit du tonnerre me parvient encore avec régularité, telle la pulsation d’un myocarde divin. Un autre son résonne subitement, tout proche. Un râle d’agonie, quelque part par terre. Je m’approche, accueillant avec délectation la renaissance subite de mes perceptions.

Il y a là un homme étendu, sa belle robe blanche tâchée d’écarlate. Il porte une longue barbe d’un blond cendré, aux pointes poisseuses d’un épais fluide vermeil. Un pendentif attaché à son cou par une fine chaîne d’argent attire mon regard, alors qu’il se balance, suspendu dans le vide. Ses reflets jouent sur mes rétines, hypnotiques. Une chimère, fusion terrifiante d’un dragon, d’un loup, d’une raie et d’un scorpion, orne la chaîne. Air, terre, eau et feu. Les quatre éléments primordiaux combinés en une unique créature. Un druide de l’Ordre Animain, les métamorphes. Je ressens respect et peur face à cet homme qui, même agonisant, continue d’impressionner.

Il tourne avec difficulté sa tête vers moi, plonge son regard encore vigoureux dans le mien. Et me parle, d’une voix éraillée, presque un simple souffle. J’approche mon oreille de sa bouche pour comprendre ses paroles.

— Pauvre créature. Toi aussi tu t’es égarée dans cette forêt maudite. Tu n’es pas le premier être qui parvienne jusqu’à ma demeure pour y vivre mon agonie. Ainsi en est-il du cycle de mon existence. Les dieux se sont montrés capricieux avec le vieil homme qui te parle. Mais je ne leur en veux pas. La nature n’est qu’éternelle répétition, et la vie, la mort, ne sont que des transitions entre deux étapes de ce cycle. Seul un être rongé par la souffrance peut assister à mon dernier tourment, lui seul peut me trouver. Et te voilà.

« Je t’aurais imaginé différent cette fois-ci. Peu importe. Tu seras le dépositaire de ma mémoire. Le héraut qui la propagera pour chaque créature qui vit en ces bois damnés, pour chaque végétal qui suce à travers ses racines l’essence même de la vie qu’abritait autrefois la forêt, pour chaque minéral qui s’effrite quand déferle ce vent vorace.

Sa voix est de plus en plus faible. L’odeur de la mort chaque instant plus tenace. Elle est si proche maintenant que je sens presque son souffle sur mon visage. Pourtant il ne souhaite pas s’arrêter de parler, bien que je n’entende rien à ses dires. Une impression étrange, que je n’arrive pas à nommer, me submerge en prenant conscience qu’il ne se sera bientôt plus que charogne.

— Je te sens affamé, et tu es blessé. Je vais mourir. Ainsi seulement puis-je renaître. Repais-toi de ma chair, et partage mon souvenir avec les êtres qui m’ont connu. N’hésite pas. Fais-le.

Et la vie le quitta à cet instant précis, quand il eut fini de prononcer ces mots, en expirant son ultime souffle. Mû par un instinct plus ancien que l’homme, rien ne m’empêche d’accomplir sa dernière volonté. Bien au contraire. Je la satisfais avec un appétit et un enthousiasme dont je ne me serais jamais cru capable. Sa chair est douce, chaude, tendre, gorgée d’un sang encore fluide qui me revigore à chaque lambeau que j’avale. Je savoure chaque bouchée, laissant le goût cuivré s’approprier mes papilles avec délectation. Mais cela ne me comble pas pleinement.

Je quitte la tanière du druide, laissant sa dépouille à l’avidité des mouches qui ne tarderont pas à y élire domicile. Je hume l’atmosphère, en quête d’une proie. Mon estomac est rassasié, mais mon corps appelle de toutes ses forces le plaisir de la chasse. Et je le sens, ce petit animal craintif qui espère m’échapper.

Je m’élance dans sa direction, prenant cette posture quadrupède qui m’offre de meilleurs appuis, j’accélère de plus en plus fort. Le vent fouette mon visage et mon corps sur lesquels ruissellent pluie, sang et boue mêlés. Son odeur effrayée me parvient avec clarté. Il ne peut m’échapper. Il détale, avec quelques pas d’avance sur moi, mais je le rattrape inéluctablement. Je suis plus puissant, plus rapide que lui. Des branchages, des racines, des ronces mordent ma chair sur mon passage, mais je ne m’en soucis pas. Seule importe l’ivresse de la chasse.

Mon sang bouillonne avec vigueur dans mes veines, cogne à mes tempes. Jubilation paroxystique quand ma mâchoire se referme sur la gorge de ma proie et que mes ongles fouissent ses entrailles brûlantes. Je déchire sa fourrure et la recrache au loin, avant de m’abreuver de son sang et de sa chair. Je me sens revivre.

Ma frénésie sanguinaire laisse place à un doux apaisement, celui de faire corps avec mon être, de me sentir en parfaite osmose avec ma nature profonde. Je regarde autour de moi. Cette forêt hideuse, je la sens en résonance avec mon âme. Je la comprends. Chacune de ses paroles m’est clairement intelligible désormais. Nous sommes frère et sœur de sang dès cet instant. Je m’entaille les épaules et les cuisses, laisse quelques larmes écarlates imbiber mon nouveau domaine. Qui soupire d’extase en m’accueillant en son sein.

Il me reste une dernière tâche à accomplir pour y être pleinement accepté. Je cours pendant de longues minutes entre les arbres qui murmurent suavement à mes oreilles, les plantes qui me crachent leur haine, les insectes qui partagent avec moi leur sagesse. Je me précipite, guidé par le chant de mes frères, jusqu’à parvenir à la lisière de la forêt. En ce lieu qui n’attendait que moi.

J’escalade avec souplesse les parois du piton rocheux, et me tiens avec fierté à son sommet. Je savoure quelques instants la douceur des rayons de la lune à son zénith, me baignant dans sa clarté régénératrice. Je prends alors conscience de ce pelage qui enrobe mon corps. Depuis quand ? Je regarde autour de moi, toute la meute est là, patientant, attentive, guettant mes premières paroles.

Alors que l’astre nocturne m’inonde d’une onctueuse chaleur, je comprends tout. Ces dernières heures m’apparaissent avec limpidité. A ma demande, nous entamons une longue plainte inscrite dans notre subconscient depuis la nuit des temps, une prière pour l’âme de notre frère, prisonnier de mon corps d’homme, expirant au bord d’une route, quelque part. Nous nous recueillons ensuite quelques instants en silence, avant qu’ils ne s’éloignent pour me laisser seul sur le pic. Je prends une grande inspiration, avant de lancer un long hurlement, contant à toutes les créatures de la forêt l’histoire et le savoir de mon père, celui qui m’enfanta par sa magie et ses paroles.

Quand l’aube arrivera, son souvenir vibrera encore dans l’air avec les échos de ma voix. Nul ne l’oubliera, ainsi pourra-t-il renaître de ses cendres.

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Une réflexion sur “Nouvelle inédite : L’instinct du prédateur

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